30/08/2008

Naomi Klein: la stratégie du choc – la montée d’un capitalisme du désastre

lastrategieduchoc.jpgL’auteure du best-seller «no logo» s’attaque à Milton Friedmann et à l’école de Chicago. Avec une thèse qui fait froid dans le dos. Ces ultralibéraux sont en effet conscients que leurs thèses ne peuvent qu’être impopulaires, tant elles visent à limiter l’Etat à une portion congrue et à rogner au maximum sa marge de manoeuvre, à privatiser le plus de services publics possibles (le mieux étant des les vendre à des multinationales), tâches régaliennes (notamment la sécurité publique) incluses et à jeter par dessus-bord législation de protection des travailleurs et assurances sociales. Puisqu’ils ne peuvent guère les imposer dans les urnes, ou dans ce cas devoir faire face à un mécontentement populaire justifié, ils en sont réduits à devoir profiter d’une «crise» ou d’un «choc» violent dont la principale qualité est de réduire à néant la capacité de réaction des élus et des populations, qui sont alors «mûrs» pour accepter, ou se faire imposer n’importe quoi. Une crise peut être une catastrophe naturelle, un bouleversement politique ou économique (p. ex. une crise monétaire), mais aussi une guerre, souvent un coup d’Etat. Après la crise, les néolibéraux pensent disposer d’une «page blanche» pour réformer l’Etat à leur manière. Et la crise a brisé toute résistance.

Et Naomi Klein de faire la liste des «crises» qui permirent d’imposer les thérapies de choc ultralibérales préconisée par l’école de Chicago (privatisation, libéralisation, ouvertures des marchés), souvent dans l’illégalité, voire la violence : Le Chili, où il fallu la dictature de Pinochet (Naomi Klein en profite pour brise le mythe du prétendu «miracle économique chilien» que l’on devrait à Pinochet, et à ses Chicago Boys) pour casser le modèle keynésien en train d’être mis en place. L’Argentine et sa junte. Mme Thatcher, qui profita de la guerre des Malouines pour imposer ses réformes néolibérales. L’Afrique du Sud et la fin de l’apratheid. La Russie et la Pologne et l’effondrement du communisme. Diverses crises monétaires, souvent provoquées par le FMI, infiltré jusqu’à la moëlle par l’école de Chicago. Le tsunami au Sri Lanka, dont on se servit pour exproprier les villages côtiers en vue d’y construire des complexes touristiques de luxe. L’ouragan Katrina, auquel ne purent faire face des services publiques déjà trop amaigris et une aide d’urgence privatisée qui se souciait surtout de rebâtir les beaux quartiers. Cet ouragan est d’ailleurs un excellent exemple de comment imposer la privatisation de l’éducation en servant d’une situation de crise: avant la tempête, la quasi-totalité des écoles étaient publiques. Après, presque toutes étaient des écoles privées subventionnées («à charte»).

Mais attendre la crise ne suffit plus, les nouvelles crises sont sciemment provoquées: la guerre en Irak, apogée de la guerre privatisée, en est un exemple frappant. La guerre moderne n’est plus nuisible à l’économie, au contraire. Elle permet de créer de nouveaux marchés: Armées privées, services logistiques aux armées, reconstruction, privatisation des anciens services d’Etat, mesures de sécurité intérieure. Sécurité que l’Etat, devenu trop svelte, n’est plus en mesure de garantir, pas plus que la reconstruction, d’ailleurs. Naomi Klein détaille certaines des entreprises qui gravitent autour des ministère de la défense: Halliburton, Blackwaters, etc. Et qui y sont parfois si bien implantées (leurs lobbyistes sont parfois ministres, Donald Rumsfeld étant l’exemple le plus connu) qu’elles s’en servent pour déclancher les guerres qui les nourriront de contrats.

Très bien documenté, «la stratégie du choc» comporte quelques citations qui font froid dans le dos. Ainsi, telle ministre de la junte argentine (Magruerite Feitlowitz, citée en page 138) qui justifie la torture et les assassinats dans l’idée de briser la résistance aux réformes économiques. Et tant pis si des innocents en sont morts. Ou tel Chicago boy (Sergio de Castro, cité en pages 138s) vantant la «fermeté» du général Pinochet. Ou John Williamson, économiste connu pour ses travaux en faveur de la création des institutions de Bretton Woods, pour qui «on peut se demander s’il y aurait lieu de songer à provoquer délibérément une crise pour supprimer les obstacles politiques aux réformes» (p. 310). Ou Michael Bruno, économiste en chef à la banque mondiale, pour qui les organisations internationales ne devraient pas se contenter d’attendre les crises pour en profiter, mais supprimer l’aide à titre préventif afin qu’elles s’accélèrent (p. 314).

La croisade néolibérale n’est pas prête à prendre fin. Le secrétariat d’Etat étasunien à la défense a créé un bureau de la reconstruction et de la stabilisation (office of reconstruction and stabilization), qui paie des entreprises pour élaborer des plans de reconstruction tous prêts, pour les pays auxquels Oncle Sam prévoit de s’en prendre, l’Iran, le Vénézuéla, etc. Les pré-contrats sont déjà signés. Un nouveau modèle de guerre et de reconstruction privatisée semble prendre forme. Et puisque la guerre semble, contrairement à ce qui se passait il y à quelques années, au moins aussi profitable à l’économie mondiale que la paix, il n’y a plus aucun scrupule à avoir.

Le livre de Naomi Klein comporte quelques défauts. Il s’égare parfois dans des digressions inutiles et se perd quelques fois dans les détails. Mais il n’en demeure pas moins une lecture indispensable. En tout cas à tous ceux qui croient en l’Etat et la démocratie. Une lecture en forme d’avertissement.

Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud – Leméac 2008 (The schock doctrine, Toronto 2007), 670p.

25/08/2008

Le mauvais coup de l’UDC aux retraités modestes

En perte de vitesse et dans les sondages, et dans les urnes, et en membres, et en élus dans les exécutifs, et en crédibilité (pour peu qu’elle n’en ait jamais eu), l’UDC tente de faire oublier ses déboires en lançant une proposition pour se rallier les retraitées et les retraités. Et le parti de M. Blocher ne fait pas dans la dentelle, vu qu’il s’agit carrément de défiscaliser les rentes AVS. Un moyen de «les remercier pour une vie d’efforts et pour ce qu’ils font en faveur de leurs (petits) enfants». On en pleurerait tellement c’est beau. Mais qu’on ne se leurre pas. L’UDC joue ainsi un sale tour à la solidarité entre les générations, sans parvenir à faire oublier qu’elle ne soutient jamais de proposition en faveur des retraités modestes.

Ainsi, ces dernières années, l’UDC a systématiquement refusé tout ce qui pouvait améliorer concrètement la situation des retraités. Elle a par exemple soutenu la 11ème révision de l’AVS, qui prévoyait de n’indexer les rentes que tous les trois ans au lieu de tous les deux ans. En ces temps d’inflation, cette proposition aurait signifié une nette péjoration du pouvoir d’achat des aînés, notamment de ceux qui n’ont que l’AVS pour vivre (un rentier sur deux). Ensuite, lorsque PS et USS ont proposé l’introduction d’une 13ème rente AVS, le parti d’extrême-droite a dit niet, alors qu’il s’agirait là encore d’une mesure très favorable aux bas revenus. Quant aux baisses d’impôt, pas questions non plus pour l’UDC d’accepter l’exemption du minimum vital. Ce qui montre bien là où veut en venir le parti blochérien : ce sont les impôts des retraités aisés qu’il veut baisser. Car, lorsqu’on a un revenu très bas, on ne paie que peu ou pas d’impôt. Par exemple, pour une retraitée touchant la rente AVS miniale (13260.—Fr. par an), les 9600 premiers francs sont exemptés d’impôt fédéral direct et chaque tranche suivante de 100.—Fr. n’est imposée que de… 77 centimes, ce qui fait 27.7.—Fr d'IFD. Exempter la rente AVS ne rapporte donc que des cacahuètes. Sauf pour les retraités aisés, qui disposent d’un 2ème, voire d’un 3ème pilier…

En revanche, une telle exemption d’impôt, qui coûterait au bas mot dans les 4,7 milliards aux caisses publiques chaque année, ne manquerait pas d’entraîner des coupes budgétaires, que devrait subir l’entier de la population, retraités inclus. A titre d’exemple, les dépenses des pouvoirs publics en prestations complémentaires à l’AVS se montaient à 1,8 milliards en 2007 (source). Soit plus de deux fois moins que le «cadeau» que prétend faire l’UDC aux retraités.

13/08/2008

Comment transformer la privatisation de l'école en un attrayant "libre choix"?

Une initiative pour privatiser l'école publique vaudoise sera donc lancée cet automne. Cette initiative devrait demander l'introduction du bon scolaire, instrument permettant de subventionner la fréquentation de n'importe quelle école, y compris - et surtout- privée, école que l'on pourrait librement "choisir". Les partisans de la privatisation sont malins. Ils évitent soigneusement de parler de "privatisation", de "libre marché", de "baisses des salaires des enseignants" ou de "subventionnement des bénéfices du privé avec de l'argent public", même si c'est bien de cela qu'il s'agit. Non, ils avancent masqués avec des arguments bien plus porteurs et bien moins connotés politiquement: le spectre de l'"école à deux vitesses", la "meilleure qualité de l'école privée" et la "débâcle de l'école publique". Pourtant aucun de ces arguments ne tient la route.

Il n'y a pas d'école à deux vitesses. Mais il y en aura à coup sûr avec le bon scolaire!

Bien des partisans de la privatisation prétendent vouloir corriger une inégalité: seuls les enfants des familles aisées ont accès à l'école privée, c'est une inégalité - une école à deux vitesses, qu'il faut la corriger en subventionnant les écoles privées. Comme ça, tout le monde pourra profiter de l'enseignement privé. A première vue, le raisonnement semble se tenir. Or il est fallacieux.
Tout d'abord, parce qu'il n'y a pas d'école à deux vitesses. Il n'y a pas d'écoles qui soient systématiquement meilleures, qui dispensent dans tous les cas une meilleure formation (et, on le verra ci-après, ce n'est certainement pas le cas des écoles privées), qui garantissent systématiquement l'accès aux meilleurs métiers ou qui inversement condamnent à un avenir bouché tous les enfants qui ont le malheur de les fréquenter.
Il y a certes une chose qu'offrent les écoles privées et que l'école publique ne peut offrir: c'est la part de luxe, de snobisme, voire d'élitisme. Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que l'association vaudoise des écoles privées semble plutôt sceptique face au bon scolaire: elles veut que ses élèves et leurs familles restent "entre eux". Dans leur monde. Avec leurs semblables. Et certainement pas s'encombrer du restant de la colère de Dieu. Or ce n'est certainement pas le rôle de l'Etat d'encourager le luxe ou le snobisme. Lorsque l'Etat subventionne une activité, jamais il ne subventionne le somptuaire.

Ce qui est sûr à propos de l'école à deux vitesses, c'est que c'est bien la privatisation, le "libre choix" et la mise en concurrence des écoles qui l'engendrent. En Belgique, au Chili, aux Pays-Bas, le libre choix crée d'un côté des ghettos où se concentrent les enfants des milieux défavorisée, notamment les migrants et de l'autre des écoles pour élites qui parviennent de toute façon à sélectionner leurs élèves pour rester au top. En effet, le "libre choix" n'est jamais réellement libre et finit toujours par reproduire et aggraver les inégalités sociales, alors que le but de l'école obligatoire est justement de les réduire.

L'école privée est-elle meilleure?

Là aussi, le raisonnement des privatiseurs de l'éducation semble infaillible. L'école privée est meilleure que l'école publique, disent-ils, car des gens sont prêts à payer pour y inscrire leurs enfants. Or, c'est bien connu, ce qui coûte cher est en général meilleur que ce qui est gratuit. Le raisonnement ne tient plus lorsqu’on considère l’école privée pour ce qu’elle est réellement: un luxe. En outre, rien ne permet de démontrer que l’école privée est meilleure que l’école publique, la plupart des indicateurs ayant d’ailleurs tendance à démontrer le contraire.
Reste l’«enseignement différencié» ou «différent» dont auraient besoin certains enfants, que l’on ne trouverait qu’à l’école privée et dont seraient exclus les enfants dont les parents n’ont pas les moyens. Il est vrai que certains enfants ont besoin d’autres méthodes. Mais il s’agit d’une petite minorité. Et l’école publique doit faire des efforts pour les intégrer eux aussi et elle faillirait à sa mission si elle ne s’en souciait pas. Mais pour cela, elle a besoin de moyens, que le bon scolaire diminuerait…

Le public court-il au désastre?


Mais, dernier argument "imparable" des partisans du subventionnement des bénéfices des écoles privées, peu importe en fin de compte la qualité des écoles privées: l'école publique est tellement mauvaise, prétendent-ils, que le "bien des enfants" exige qu'on les en sorte le plus vite possible. Et les privatiseurs de réciter le chapelet de reproches: réformes scolaires ratées, enfants qui ne savent plus ni lire ni écrire, enseignants socialistes qui font de la propagande au lieu d'enseigner, classes remplies d'enfants allophones qui tirent le niveau de toute la classe vers le bas, violence, drogues, etc.

Là encore, impossible de démontrer que le niveau de formation des jeunes a baissé. Toutes les études sur le sujet ont là aussi tendance à démontrer le contraire : le niveau de formation des jeunes augmente. Mais cela ne veut pas dire que l'école publique ne doit pas s'améliorer, loin de là. Au contraire, elle doit sans cesse le faire. Mais il faut veiller à ce que ces améliorations fassent l'objet d'un débat démocratique, car elles concernent tout le monde, et s'appliquent à tous les enfants, car la mission de l'école publique est d'offrir à tous la meilleure formation. Ce qui ne serait pas possible avec une éducation privatisée, où chaque école fait sa cuisine dans son coin. Et serait-ce possible dans les écoles privées actuelles, où bien des enseignants n'ont pas les titres qui leur permettraient d'enseigner dans le public et où les rumeurs d'achat de notes, de résultats d'examen ou d'indulgence face à des comportements perturbateurs ne cessent de courir?
Il ne faut pas cacher les problèmes de l'école publique. Il y en a. L'école est le miroir de la société et ses problèmes s'y répercutent forcément. Mais, pour les résoudre, il faut des moyens. Des moyens que les partis qui soutiennent la privatisation préfèrent verser aux gros actionnaires. Et des moyens qui vont fatalement diminuer si le bon scolaire devait être introduit. En effet, c'est arithmétique, subventionner l'école privée retire forcéement des moyens au public. A plus forte raison lorsqu'il faut subventionner les bénéfices des écoles privées, qui sont en général des organisation à but (très) lucratif. En outre, s'il ne veut pas que le système scolaire privatisé ne se transforme en jungle, l'Etat devra se donner les moyens de contrôler la qualité de la formation dans une myriade d'établissements, différents tant par la taille que par les méthodes d'enseignement... Une telle autorité de régulation ne sera certainement pas bon marché. Et, à moins de trouver de nouvelles recettes (ce à quoi s'opposent en général les partisans de la privatisation de l'école...), c'est à l'école publique qu'il faudra prendre cet argent. Sans compter les montants à n'en pas douter énormes qu'il faudra allouer aux transports des élèves, qui, plutôt que d'aller à l'école de leur village ou de leur quartier quelques hectomètres ou kilomètres plus loin, pourront "choisir" une école à l'autre bout du canton.

On le voit, le "libre choix" et le bon scolaire ne peuvent que priver l'école publique de moyen et nuire à la qualité de cette dernière. Ce dont les école privées ne pourront que se réjouir: Le nombre de lucratifs clients n'en fera qu'augmenter!

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