17/11/2017

« Monnaie pleine » une initiative ratée aux objectifs louables

L’initiative populaire « Pour une monnaie à l’abri des crises : émission monétaire uniquement par la Banque nationale! » dite « Monnaie pleine » (« Vollgeld », en Allemand) est un peu un ovni en politique suisse. S’il n’est pas rare que la BNS soit visées par des initiatives populaires, jamais un pareil bouleversement de la politique monétaire n’avait été proposé et encore moins soumis au vote du peuple et des cantons. Cette initiative prétend mettre un terme à la spéculation et renforcer la stabilité financière en interdisant en partie aux banques de créer de la monnaie. Pour cela, elle propose que la Constitution confère à la BNS le monopole de la création de monnaie scripturale. Ainsi, les banques commerciales ne pourraient plus octroyer de crédits financés par des dépôts à vue (comptes courants, retirables en tout temps). L'initiative prévoit également que la BNS crée de la monnaie sans dette, c'est-à-dire qu'elle la transfère directement aux administrations publiques et aux citoyens. Selon les initiants, l’Etat n’aurait ainsi plus à sauver les banques en difficultés, car il ne pourrait notamment plus y avoir de « bank runs », tous les dépôts à vue étant garantis par la BNS.

Vouloir mettre un terme à la spéculation et aux risques systémiques est une bonne chose, et même une très bonne chose. Mais « monnaie pleine » n’y parviendra à mon avis pas et je rejetterai cette initiative.

Pas d’impact positif sur la stabilité du système financier

Ce refus se fonde tout d’abord sur des raisons pratiques. En effet, même si la BNS devient la seule responsable de la création de monnaie, cela n’empêchera pas la spéculation. En effet, un système de monnaie pleine n’empêcherait en rien les cycles de crédit et les bulles financières, qui apparaissent quand banques et emprunteurs sous-estiment les risques ou anticipent mal l’évolution des prix. En outre, une monnaie pleine n’empêcherait pas les « bank runs » sur l’épargne et les dépôts à terme, qui ne sont pas concernés par le texte de l’initiative (qui ne traite que les comptes du trafic de paiement). Et enfin, il est fort probable que les banques, si elles ne peuvent plus se financer via les dépôts à vue, se cherchent d’autres sources de financement, plus risquées.

Entraves à la politique monétaire et conjoncturelle

Ensuite, un système de monnaie pleine fait reposer l’ensemble du système de crédit sur la BNS, qui deviendrait la seule garante d’une part très importante des crédits aux entreprises et aux particuliers, ce qui aurait probablement pour conséquence de restreindre l’offre de crédit (notamment commerciaux et hypothécaires), donc de la rendre plus chère… et de limiter la croissance économique. La BNS, qui n’est pas une banque commerciale mais un institut d’émission, devrait en outre prévoir à l’avance la somme de crédits dont aurait besoin l’économie, ce qui exclut pratiquement des mesures anticycliques en cas de récession imprévue. Déjà qu’aujourd’hui, la BNS a beaucoup de peine à se tenir compte de la conjoncture quand elle établit sa politique monétaire…

Le grand retour du monétarisme

Les initiants font ensuite une erreur théorique et politique en se rangeant du côté des monétaristes. Cette école de pensée, à laquelle appartient notamment le tristement célèbre Milton Friedmann, postule que c’est la masse monétaire qui détermine l’activité économique et que la politique monétaire doit limiter la quantité de monnaie en circulation. Car, selon les monétaristes, créer « trop » de monnaie génère de l’inflation. Or, du point de vue des spéculateurs, l’inflation, c’est le diable, car elle réduit leurs gains et diminue petit à petit les dettes de leurs débiteurs. En partant du principe que c’est la création de monnaie par les banques qui génère la spéculation, les initiants appliquent donc le monétarisme, surtout défendue par la droite (ultra)libérale.

Or, les faits sont têtus, les monétaristes ont tort. Ce n’est pas la monnaie en circulation qui détermine l’activité économique, mais l’inverse. C’est parce qu’il y a un besoin de monnaie généré par l’activité économique qu’il faut créer de la monnaie. J’en veux pour preuve le fait que la masse monétaire n’a jamais été aussi importante qu’actuellement, mais que l’inflation est quasi nulle (si ce n’est négative). Or, si les théories monétaristes étaient correctes, l’inflation devrait être galopante.

Les initiants font à mon avis une autre erreur d’analyse politique : Ce n’est pas le système monétaire qui génère l’instabilité financière. C’est la croissance des inégalités de revenus et de fortune, ainsi que son corollaire, la croissance de la dette publique et des ménages. Or, un système de monnaie pleine n’a aucun impact sur les inégalités. Au contraire, s’il entraîne une restriction de l’offre de crédit, il peut même les accroître, car une réduction de la croissance économique et l’augmentation du chômage que cela implique frappe en général durement les classes sociales les moins bien loties.

Renforcer la stabilité du système financier : oui, mais pas comme ça !

Que les choses soient claires : Je suis un fervent partisan d’une régulation bancaire et d’une politique monétaire qui empêchent que la collectivité ne soit systématiquement appelée au secours des entreprises qui présentent un risque systémique. Je suis aussi un fervent partisan d’une limitation drastique de la spéculation. Mais cela passe par des mesures beaucoup plus complètes et efficaces que la « monnaie pleine » : séparation des banques de détail (épargne, crédits) et d’investissement, augmentation des prescriptions minimales sur les fonds propres, limitations des salaires abusifs, notamment en lien avec le risque et les résultats à long terme, taxation des transactions financières. Le Conseil des Etats et la majorité de la commission du National ont malheureusement raté une belle occasion de renforcer la stabilité du système financier en refusant la proposition du PS d’opposer un contre-projet à « monnaie pleine ». Mais ce refus ne justifie en aucun cas que l’on accepte cette initiative qui n’atteindra pas le but qu’elle se donne.

Commentaires

Il serait abusif de croire qu'une initiative populaire pourrait plonger la Suisse dans les affres du Monétarisme et ridicule de penser que cette initiative pourrait poser les bases d'une nouvelle école de pensée économique. Depuis le XVIIIe siècle et l'Ecole Classique (ou "laissez-faire"), le Keynésianisme, le Monétarisme, l'Economie de l'Offre (ou "supply side"), le Néo-Classicisme, puis le Néo-Keynésianisme se sont succédé, voire chevauchés.

Les Keynésiens estiment qu'une politique monétaire et fiscale agit efficacement lorsque l'économie est proche du plein emploi, dans une légère récession ou lors dune légère inflation. C'est dans cette étroite marge de manœuvre seulement, qu'un investissement dans les dépenses agrégées répondra rapidement aux variations du taux d'intérêt résultant des changements dans la masse monétaire.

En revanche, les Monétaristes ne croient pas à une politique fiscale et monétaire active. Selon Milton Friedman, les problèmes d'inflation et de récession ne peuvent être attribués qu’à une seule chose : le taux de croissance de la masse monétaire. L'inflation se produit quand le gouvernement imprime trop d'argent et la récession quand il en imprime trop peu. En fait, Friedman rejette totalement la vision keynésienne des origines de la Grande Dépression de 1929. Selon lui, la Réserve fédérale a contracté la masse monétaire, faisant plonger une économie privée qui aurait été plutôt stable dans la dépression ambiante. Il y a de la vérité dans cet argument, par le fait qu'à la suite des nombreuses faillites bancaires qui ont précédé et suivi le krach boursier, les gens ont commencé à accumuler de l'argent plutôt que de le laisser dans les banques.

Dans le même temps, les banques ont augmenté d’elles-mêmes leurs réserves au cas où les déposants paniqués auraient créé un bank run. Cette baisse des dépôts à vue, couplée à une augmentation des réserves obligatoires, a conduit à une forte contraction de la masse monétaire. Si la Réserve fédérale avait agi rapidement et injecté assez de monnaie pour stabiliser la masse monétaire, la politique fiscale activiste incarnée dans le New Deal de Franklin Roosevelt n'aurait pas été nécessaire. Plus généralement, les Monétaristes considèrent la Réserve fédérale comme un mauvais conducteur, accélérant trop vite ou freinant trop fort sur la masse monétaire.

Sans être un (ultra)professionnel, je pense pourtant qu'une initiative de plus ne sert qu'à faire fonctionner l'usine à gaz, et qu'il y a suffisamment de leviers et de compétences pour réguler l'économie (néo)libérale.

Écrit par : rabbit | 17/11/2017

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