02/07/2018

Vote électronique : vers l’expertocratie, ou, pire, l’expertocrature ?

La récente décision du Conseil fédéral de se lancer dans une sorte de fuite en avant pour introduire à tout prix le vote électronique m’a permis d’avoir deux discussions plutôt édifiantes sur les réseaux sociaux avec des « experts » en informatique (en tout cas se considèrent-ils ainsi). Ces deux discussions montrent à mon avis clairement les dangers auxquels nous exposerions la démocratie en cas d’introduction généralisée du e-voting.

Face à mes doutes sur la fiabilité du vote par Internet, la première experte se veut rassurante : « [Le vote électronique] est vérifiable, audité régulièrement, mais aussi encrypté 256, les databases sont séparées, ce qui permet une comparabilité, un 3e set de données séparé permet de logger les cartes de vote. Les serveurs sont sécurisés. Il y a un lien papier->e-vote->adresse, c'est aussi stable qu'un back-office bancaire... ». Ma première réaction : ouf, tout va bien, il y a un 3ème set de données séparé et c’est encrypté en 256 (et pas en 255). Ma deuxième réaction : j’ai rien pigé, mais alors, rien de rien du tout du tout. Et je crains que 99% des électrices et électeurs ne soient dans la même situation que moi. Ce qui signifie qu’avec un vote électronique généralisé, 99% des électeurs seraient purement et simplement privés de leur droit de participer au dépouillement des scrutins. Ou de participer à un éventuel recomptage (pour autant qu’un recomptage soit possible avec un vote électronique qui ne laisse pas de traces sur papier…). Première conclusion : le vote électronique, c’est mettre le destin de la démocratie exclusivement entre les mains d’un corps de métiers. Alors qu’aujourd’hui, cela appartient à tous les citoyens sans distinction.

Le deuxième expert est plus direct : « Personnellement j'ai davantage confiance en la machine avec de bons algo, qu'à un troupeau de moutons facilement influençables et auxquels un maître de la supercherie pourrait faire croire n'importe quoi. » (je n’ai malheureusement pas réussi à savoir si les « moutons » sont le corps électoral ou seulement le bureau électoral…). La première experte disait d’ailleurs elle-aussi « Mais pas tous les citoyens sont qualifiés pour émettre un avis sur le e-voting (…) » (sous-entendu : ils ne devraient même pas pouvoir décider de l’introtuide ou pas, vu qu’ils n’y comprennent rien). Deuxième conclusion : même si ce n’est pas l’intention originelle de ses promoteurs, le vote électronique finit par mener à une sorte de dictature des experts : Comme les électeurs ne comprennent plus rien au système de vote et ne peuvent plus du tout contrôler si le résultat publié correspond réellement aux intentions exprimées dans les urnes, ils sont obligés de s’en remettre à des experts. Et, comme ils ne disposent d’aucune compétence pour mettre en doute les affirmations de ceux-ci, ils sont priés de les croire sur parole.

Voilà qui tombe mal, la commission des institution politiques du Conseil national vient de refuser une initiative parlementaire qui demandait justement que le vote électronique ne soit autorisé que si « la procédure d'établissement des résultats d'une élection ou d'une votation [puisse] être vérifiée par les électeurs sans qu'ils disposent de connaissances spécialisées particulières. » Cette revendication me paraît pourtant relever du pur bon sens démocratique.

Bref, l’introduction à marche forcée du vote par Internet alors que les menaces sur la cybersécurité n’ont jamais été aussi élevées me semble d’autant plus déraisonnable que l’immense majorité des citoyens n’aurait plus aucun moyen de vérifier par elle-même que les résultats électoraux n’ont pas été piratés.

 

Commentaires

Au niveau cantonal, j'accepte la votation électronique, au niveau fédéral, non.
Pour être précis, le vote électronique est acceptable lorsque l'impact ou l'enjeu est peu important, pour autant que ça diminue l'abstention ou fait des économies.

Pour le reste, je refuse. Les experts ont toujours un discours pour rassurer, et cette assurance me fait peur concernant leurs compétences.
Les vols de bitcoins ne sont pas une chimère. Et au lieu de bourrer les urnes, il suffira de bourrer les comptes en banques des quelques personnes qui auront accès au système.
De plus, rien nous dit aussi que le système réussira à s'adapter à chaque nouvelle menace.

Plus il y a de personnes dans le comptage, plus il est difficile de détourner massivement les votes.

Et finalement, dans les votes "émotionnels", cela ne peut qu'alimenter les théories du complot dans un système où l'Etat sous le couvert d'experts, contrôlent tout.

Écrit par : motus | 03/07/2018

Il paraît que le vote électronique existe déjà en Suisse, dans les cantons de Genève, Lucerne, Bâle-ville, Berne, Argovie et Saint Gall. En réaction à ce qui se fait à l'EPFL, dans votre canton et dans les domaines de l'ingénierie, des nouvelles technologies et des sciences biomédicales, vous pensez donc que dans un environnement qui change, on court moins de risques en restant immobile ?

Écrit par : rabbit | 08/07/2018

"vous pensez donc que dans un environnement qui change, on court moins de risques en restant immobile ?" Et vous, vous pensez que, parce que le monde "bouge" et que les technologies évoluent, il faut absolument les introduire coûte que coûte au risque de mettre la démocratie en danger (à plus forte raison si c'est remplacer un système qui fonctionne)?

Écrit par : jcs | 09/07/2018

Nietzsche a bien montré que depuis Thucydides, la notion de démocratie n’est qu’un chiffon rouge agité devant un peuple inerte pour le faire réagir dans le sens qu’on attend de lui.

Écrit par : rabbit | 09/07/2018

Mais quelqu'un d'autre, qui n'était pas vraiment le plus démocrate, a rajouté que si c'était un mauvais système, les autres étaient encore pire. A mon avis, il n'y a qu'une solution : supprimer le peuple. D'ailleurs, la Terre est déjà surpeuplée...

Écrit par : Géo | 10/07/2018

Patience, Géo, c’est en se réclamant du socialisme que des dictatures multicolores ont pu se développer au siècle dernier et décimer une partie de la population terrestre. Une dérive totalitaire menace ceux qui veulent imposer leur conception du bien à la collectivité. Raison de plus de se méfier de l’utilisation abusive de concepts aussi creux, souples et malléables que Démocratie et Égalité (sans oublier Dieu et Liberté, mais c’est un autre secteur). Donc, pour suivre Nietzsche dans son idée de l’éternel retour: 1984, c’est demain.

Écrit par : rabbit | 10/07/2018

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