15/08/2019

Les algorithmes votent à la place des citoyens : un cauchemar signé avenir.suisse

Récemment, avenir.suisse, qui nous avait plutôt habitué à son mépris pour la démocratie tant directe que parlementaire, a publié un document sur la démocratie directe numérique. J’ai d’ailleurs déjà abordé leurs fadaises à propos du vote électronique. Mais une lecture attentive d’une de leurs propositions passée inaperçue fait autrement plus froid dans le dos que les grandes lignes dont ont parlé les médias. En effet, une de leurs propositions n’est rien de moins que la réalisation d’une des pires dystopies qui soit : le remplacement due la volonté populaire par celles des algorithmes. Oh, bien sûr, la boîte à idée néolibérale ne le dit pas comme ça. Mais, au détour de ses fariboles sur le vote électronique, on trouve un paragraphe inquiétant (p. 64) : la généralisation du e-voting doit permettre « d’intégrer [les] plateformes d’aide au vote dans l’architecture de vote électronique ». Et ce pour favoriser la transparence ( ?) et la simplicité ( ?). Cela ne signifie en réalité rien de moins que l’intégration des systèmes (dont j’ai déjà abondamment parlé) comme « smartvote » ou « vimentis » directement dans les bulletins de vote électronique. Et donc de faire en sorte que les électeurs votent directement comme le leur suggère smartvote et consorts, en un clic. Certes, c’est déjà possible à l’heure actuelle, à condition de recopier les suggestions de vote à la main. Mais cette étape est cruciale. Car n’en déplaise aux technoturbos, écrire quelque chose à la main force à y réfléchir à deux fois. Alors que si le système de vote lui-même permet, voire suggère de voter comme smartvote et que c’est facile, l’incitation sera forte de remplir le questionnaire, puis de se fier aveuglément à ses recommandations. Un clic et hop, devoir civique accompli !

Mais où est le problème, me direz-vous ? Ne devrais-je pas faire confiance au libre arbitre des citoyens comme au savoir-faire de smartvote et laisser les gens voter comme bon leur semble (et tant pis si c’est un algorithme qui décide à leur place) ? Et bien non, et ce pour deux raisons.

Smartvote = fadaises

La première raison est le manque de sérieux de smartvote, vimentis et consorts. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer dans de nombreux billets, les questions posées par ces plateformes d’aide au vote sont tout sauf sérieuses. Souvent, elles mélangent les sujets ou ne donnent un aperçu que très partiels de dossiers très complexes. Souvent, elles sont contradictoires. Souvent ce ne sont que des généralités à des lieues des nuances que recèle tout choix politique. Bref, voter en se fiant à smartvote revient à tirer au sort une poignée de candidats dans une liste ou à jouer son oui ou son non à pile ou face (éventuellement s’abstenir si la pièce reste sur la tranche). Par ailleurs, un algorithme de recommandation de vote n’est rien d’autre qu’une escroquerie, car il prétend objectiviser un choix qui est forcément subjectif. Et qui est par ailleurs si complexe qu’il est tout bonnement impossible à résumer en une seule question à laquelle il faut répondre par oui, non ou plutôt oui/non. Certes, au final, lors d’une votation, il faut toujours répondre par oui, non ou abstention. Mais la question ne fait jamais deux lignes. Un projet soumis au vote des élus et du peuple peut compter plusieurs dizaines, voire centaines de pages. Et si l’on hésite, il n’est pas possible de répondre par « plutôt » comme chez smartvote.

Pas de décisions algorithmiques !

Mais c’est surtout la deuxième raison qui est la plus cruciale. En se fiant aux recommandations de smartvote et consorts, l’électeur ne décide plus rien. Il obéit à un algorithme. Un algorithme dont il ne sait rien. Ni de sa conception, ni de son fonctionnement. Et d’ailleurs, les lui expliquerait-on qu’il n’y comprendrait rien (j'avoue être dans ce cas). Il est en outre impossible de savoir si l’algorithme « de recommandation de vote » ne favorise pas un parti politique ou un certain type de candidats plutôt que d’autres, par exemple en posant plus de questions sur un thème en particulier que sur d’autres thèmes certes cruciaux pour l'avenir du pays, mais plus difficiles à résumer en petites questions à la mode smartvote. Ainsi, un questionnaire qui contiendrait beaucoup de questions sur la protection de l’environnement favoriserait nettement certains partis. Et d’autres si ces questions portent majoritairement sur l’immigration ou l’intégration européenne. Et même si le questionnaire est équilibré au niveau des thèmes, rien n’indique qu’un de ses concepteurs n’a pas falsifié l’algorithme pour qu’il favorise les candidats du bord politique qui a sa préférence en les faisant remonter dans le classement, peu importe leurs réponses. Ou qu’une erreur de programmation ne n'entraîne la même conséquence. Dans tous les cas, il est impossible d’en avoir le cœur net, les algorithmes de smartvote et consorts n’étant pas publics.

Quoi qu’il en soit, cette proposition d’avenir.suisse ouvre la porte au remplacement par des algorithmes de la libre décision des électeurs, donc à la mort pure et simple de la démocratie. Cette proposition est dans la droite ligne de ses précédentes propositions anti-démocratiques comme son soutien au frein à l’endettement (un algorithme qui décide à la place des élus et du peuple), le remplacement des décisions politiques (donc des élus et du peuple) par des décisions « d’experts » ou des mécanismes automatiques d’augmentation de l’âge de la retraite ou de baisse des rentes (encore des algorithmes). Derrière ces propositions se cache en réalité une volonté de priver les gens de leur libre-arbitre, en tout cas de restreindre les sujets sur lesquels ils peuvent donner leur avis. Et même si telle n’est pas la volonté d’avenir.suisse (laissons leur le bénéfice du doute), c’est en tout cas la conséquence de leurs propositions. Bref, tout cela est fort peu libéral.

*  *  *

J’aurai, comme lors des dernières élections, l’occasion de revenir sur les questions de smartvote et consorts. Mais pour cela, il faudra que je remplisse ces questionnaires d’abord (il faudra attendre le 20 août pour m’y mettre…). Donc, stay tuned !

Commentaires

Avenir suisse n'est qu'une bande de pieds nickelés qui se croient au-dessus du peuple. Non, la seule manière de garantir la sûreté et la sécurité du vote, c'est l'isoloir au bureau de vote. Même le vote par la poste n'est pas sûr, des tiers pouvant remplacer l'électeur (malade, vieux, affaibli, indifférent) ni vu, ni connu! Et en plus, se déplacer au bureau de vote, dont il faudrait bien sûr élargir les horaires, sera tout bénef pour la santé publique! Je rêve? Sans doute! Bien à vous, Jacques Louis Davier

Écrit par : Jacques Louis Davier | 16/08/2019

Cher Monsieur,

Je comprends absolument votre désarroi et il y a, je crois, de bonnes raisons à cela. Effectivement, les questions de Smartvote ne laissent que peu de place à la nuance, ce qui peut être problématique, tout comme le manque de pondération pour des thématiques que l'on considère plus importantes que d'autres.

Ceci dit, si on regarde de manière empirique, il s'avère que les pommes ne tombent pas loin du pommier, en d'autres termes, que les recommandations basées sur un nombre important de questions sont assez représentatives de l'orientation politique générale d'un électeur ou d'une électrice. Et je soupçonne que ce soit en fait ça qui vous pose problème.

Lorsque l'on étudie le profil des partis, on voit que la gauche (PS, Verts et autres petits partis d'extrême gauche) suivent un schéma compact, qui ne laisse que peu de place aux individualités. Par conséquent, l'électorat votant historiquement à gauche sans se poser de question risque de constater qu'en fait, il est peut-être plus proche de candidats issus d'autres partis du centre, voire de l'UDC.

Même si ces systèmes d'aide à la décision ont quelques biais dont l'électeur doit avoir conscience, j'ai surtout l'impression (vu la rhétorique agressive que vous utilisez à l'égard de ces outils numériques) que c'est la perte de pouvoir des instances dirigeantes des partis et le libre arbitre des électeurs, électrices et même candidats de vos propres rangs qui vous pose problème.

Je pense personnellement que la numérisation va ouvrir la politique suisse au débat citoyen et à la nuance, ce qui est dans l'absolu plutôt positif pour élire un parlement censé être représentatif. Cela va en revanche complexifier les discussions à Berne, puisqu'il y aura plus d'acteurs à concerter. Mais finalement, c'est peut-être ça la démocratie, quand chacun-e se sent représenté-e...

Écrit par : Raphaël Thiébaud | 16/08/2019

Monsieur Jacques Louis Davier, vous ne rêvez pas en nous invitant à reprendre le chemin des bureaux de vote avec leurs isoloirs

leurs isoloirs mais pas seulement.

Retour aux rencontres entre citoyens avec apéritif dominical après le vote.

Rencontres bienvenues entre citoyens décloisonnés hors écrans.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 16/08/2019

Honneur aux tâcherons,comme à la Fête de Vignerons, ceux qui font grimper l'audience du blog de 200% en période estivale. Alors, on va assister à un combat entre les algorithmes et le clientélisme démocratique, dopé à la technophobie rurale ?

Écrit par : rabbit | 16/08/2019

De passage entre deux avions, je viens prendre le pouls de la réaction cryptocommuniste et tester la dose d’affabulations dans ce discours sur le danger à sortir la société suisse de son confort médiéval, pour la jeter dans un environnement cosmopolite, malsain et truffé de diableries technologiques.
L’invocation à la Démocratie, force suprême structurant la vie sociale et l'exercice du pouvoir - toujours en chantier et jamais aboutie depuis Thucydide -, figure aux bons endroits comme une image sainte ou un stempel fédéral rassurant. Sans craindre l’invraisemblance, pourtant, sachant que l’idéologie à l’origine du laïus a marqué l’histoire par sa tendance au totalitarisme, sous toutes les latitudes en garnissant les cimetières.
Et s’il n’y avait que ça… Mais on m’appelle pour l’embarquement. See you !

Écrit par : rabbit | 21/08/2019

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