21/11/2017

La Migros et les horaires de travail : M comme Mépris

Migros Vaud fait donc le forcing pour prolonger les horaires de travail de son personnel dans de nombreuses communes, malgré la résistance du personnel concerné. Les méthodes et les arguments utilisés par le Géant Orange en disent long sur les conditions de travail et les instruments patronaux pour dégrader, lentement mais sûrement, la protection des salariés, selon la méthode éprouvée de la stratégie du salami. Voyons un peu... 

La concurrence inéquitable

Un des premiers arguments entendus lors de la prolongation des horaires de travail est celui des « jobs d’étudiants » que cela créerait. C’est vrai, rien de plus sympa que de permettre à quelques braves étudiants de financer leurs études tout en se confrontant, même si c’est pour une durée très limitée, à la dure réalité du monde du travail avant d’aller exercer des postes très qualifiés ou à responsabilité. Cet argument est une gifle aux employés ordinaires. D’une part, parce que ces jobs ne sont en réalité pas occupés majoritairement par des étudiants, mais par le personnel ordinaire, dont les horaires sont juste flexibilisés et/ou prolongés en raison de la prolongation des horaires d’ouverture. Et même quand ce sont des étudiants qui travaillent lors des horaires prolongés (il y en a quand même, il faut l’avouer), c’est un peu fort de café de vouloir dégrader les conditions de travail de personnes qui doivent faire vivre leur famille sur le long terme juste pour rendre service à ces étudiants. En outre, le pouvoir d’achat n’étant pas extensible, un franc dépensé le soir ou le dimanche ne le sera pas le reste de la semaine. Les emplois « en journée » risquent donc d’être supprimés. Ainsi, pour rendre service aux étudiants (à qui on ferait mieux d’accorder des bourses d’étude suffisantes), on prive des salariés de leur emploi, donc de leur moyen de subsistance.

Mais surtout, cette pression que l’on met sur les salariés en leur faisant bien comprendre que de nombreux étudiants aussi jeunes que motivés n’attendent que de prendre leur place, la Migros renforce la concurrence aussi impitoyable qu’inéquitable qui devient de plus en plus la règle dans le monde du travail : les jeunes loups motivés, hyperproductifs, en parfaite santé et sans charge de famille contre les parents, ceux qui ont des personnes à charge et les travailleurs d’un certain âge. Et devinez qui l’emporte ?

Le « temps libre » à un autre moment de la journée

La plupart de ceux qui souhaitent flexibiliser le droit du travail et les horaires vantent les avantages que la flexibilité peut avoir sur pour les travailleurs. Travailler selon un horaire flexible, depuis chez soi, quand on veut, en dehors des heures de bureau, etc. etc. permet « de dégager du temps libre ». Or, les conditions de travail en vigueur dans le commerce de détail montrent à quel point c’est de l’arnaque. La prolongation des horaires en soirée a souvent pour effet de créer des moments creux de quelques heures en milieu de journée, qui n’ont rien à voir avec du vrai temps libre, car les travailleurs concernés ne peuvent pas faire grand’chose d’autre que de quitter leur travail, avant d’y revenir. Pour une autre activité, pas le temps, en particulier pour ceux qui travaillent sur appel et qui doivent se tenir prêt à se rendre en tout temps sur leur lieu de travail.

A cela s’ajoutent les règles du travail à temps partiel dans de nombreuses enseignes du commerce de détail, qui ne garantissent pas toujours le ou les mêmes jours de congés, mais dont les horaires changent constamment. Dans ces conditions, impossible pour les parents de planifier la garde de leurs enfants. Et ceux qui n’ont pas de charge de famille ou d’autres obligations (un autre emploi p. ex.) sont extrêmement avantagés par ces horaires fluctuants qu’ils peuvent accepter sans problème… au risque de causer le licenciement de leurs collègues qui ont besoin de prévisibilité.

Les salariés « volontaires » ?

Tout employeur qui veut flexibiliser les horaires vous le jurera sur la tombe de tous ses ancêtres : les employés concernés sont tous « volontaires ». Mais voici comment fonctionne le « volontariat » en droit suisse du travail. Certes, de nombreuses exceptions requièrent légalement l’accord des salariés concernés (travail du soir, du dimanche…). Mais comme l’employé qui fait valoir ses droits de bonne foi (p. ex refuse de donner son accord) n’est pour ainsi dire pas protégé contre le licenciement abusif, l’employeur aura beau jeu de faire comprendre que, si c’est non, c’est la porte. D’autant plus que plein de gentils étudiants motivés ne rêvent que de prendre la relève (cf. plus haut)…

Le partenariat social, c’est pour le « green washing »

En refusant purement et simplement de négocier avec un des principaux syndicats du pays (et de sa branche), Unia, la Migros montre qu’elle se fiche pas bien mal du partenariat social. Rappelons-le : le partenariat social est à la base d’un très grand nombre d’avancées sociales dans notre pays. C’est aussi un facteur de stabilité politique et économique. Mais à condition qu’il s’agisse d’un vrai partenariat, avec de vrais partenaires qui négocient d’égal à égal dans le but de parvenir à un accord profitable aux deux parties. Un employeur qui dicte à son personnel une mesure dans son intérêt exclusif et refuse de négocier avec ses représentants indépendants, ce n’est pas du partenariat social. C’est du mépris. Du mépris pour son personnel, mais aussi pour le grand public à qui l’on tente de faire croire le contraire. Et cela tombe bien, dans mépris, il y a le M de Migros.

28/11/2016

Le PLR (fait semblant de) s’intéresse(r) au numérique.

Quand j’ai appris que le PLR allait adopter une prise de position consacrée aux défis du numérique et de la digitalisation de l’économie, je me suis réjoui de pouvoir en débattre. En effet, il était temps que ce parti de gouvernement se penche enfin sur ces questions importantes, même si c’est un an après le PS, qui a adopté un vaste papier de position sur les questions politiques liées à internet en décembre 2015.

Mais, à la lecture de cette prise de position, quelle déception ! Non pas pour des questions de fond. Au contraire, j’aurais adoré quelques propositions bien tranchées sur lesquelles le débat aurait été possible. Et certainement passionné.

Mais ce débat n’aurait pu avoir lieu que si le papier du PLR avait eu un tant soit peu de substance. Or, le PLR a fait preuve d’un inquiétant dilettantisme : à part une resucée de ses habituels mantras bureaucratie-innovation-start-up-flexibilité-etpatatietpatata, le PLR n’apporte rien de nouveau au débat sur les enjeux du numérique. Pis, il passe totalement à côté des grands débats qui font actuellement rage dans le monde entier. Le big data ? Pas un mot. La cryptographie des courriels et l’affaire « apple vs. FBI » ? Rien. La technologie du blockchain et les crypto-monnaies comme le Bitcoin ? Une seule phrase, et encore, c’est pour dire une bêtise en parlant de « monnaie résistante à l’inflation ». La propriété des données personnelles ? Nada.

D’autres sujets qui font actuellement débat lorsque l’on parle de digitalisation ne sont abordés que brièvement, sans que l’on puisse savoir ce que le PLR en pense vraiment. La neutralité du net ? Le PLR ne veut pas de loi, mais il ne dit pas pourquoi. Est-ce parce qu’il se satisfait de la solution de branche qu’on trouvée les opérateurs de télécoms ? Est-ce parce qu’il est opposé au concept même de neutralité du net ? Et si oui, pourquoi, étant donné que d’un point de vue libéral, la neutralité du net est tout à fait défendable, comme le serait la législation contre les cartels… Plus loin, le PLR exige une introduction à l’échelle nationale du vote électronique. Mais il ne dit pas comment, ni ne prend position sur les grandes questions actuelles en matière de e-voting : transparence du système, propriété publique, logiciel suisse ou étranger… Pourtant, ces points font l’objet de vifs débats au parlement fédéral, mais impossible de savoir ce que le PLR en pense…

La prise de position est aussi remplie de contradictions. Ainsi, le PLR veut que les collectivités publiques investissent dans la formation, la recherche et l’innovation… mais, au Parlement fédéral, il coupe dans ces budgets. Il exige aussi la refonte de la loi sur la protection des données dans une loi-mammouth contenant la loi sur les télécommunications et la loi sur la radio-TV. Mais, se rappelant soudain sa haine de la « bureaucratie », il exige que cette loi mastodonte soit « svelte et libérale ». Sans expliquer comment rendre cette exigence compatible avec son autre revendication (que je partage), de faire en sorte que « la Suisse reste une place attractive pour la sauvegarde » des données personnelles. Bref, d’un côté, le PLR veut affaiblir la protection des données, tout en positionnant la Suisse comme coffre-fort numérique. Sans oublier qu’il ne pipe mot des discussions qui ont actuellement lieu dans l’UE, sur le résultat desquelles la Suisse n’aura pas d’autre choix que de se positionner.

Au final, ce papier de quatre pages (à comparer aux 21 de la prise de position du PS sur le numérique…) ne sert qu’à rappeler les revendications habituelles du PLR : plus de flexibilité, moins de protection des travailleurs, plus de libéralisme. Quant à savoir ce que veut vraiment le PLR en matière de digitalisation, ce sera peut-être pour une autre fois !

02/09/2015

Swissness : pas question de brader la « qualité suisse » !

En 2013, après trois ans d’âpres travaux, le Parlement a adopté la loi dite « swissness » qui vise à fixer des standards minimaux pour qu’un produit puisse se prévaloir de la qualité suisse. En période d’incertitudes économiques, en particulier de surévaluation du Franc, cette loi, en faveur de laquelle le groupe PS s’est battu avec énergie, est bienvenue. En effet, elle permet d’une part de justifier le surcoût de certains produits fabriqués dans notre pays. On sait en effet que bien des clients sont près à payer jusqu’à 20% pour pouvoir bénéficier de la « qualité suisse ». Elle permet aussi d’éviter les abus dont souffrent les consommateurs qui veulent acheter « suisse » et sont prêts à en payer le prix, parce qu’ils savent que cet adjectif est synonyme de qualité. Elle permet enfin d’éviter une concurrence déloyale au détriment des entreprises qui jouent le jeu de la qualité suisse et qui voient des produit de piètre qualité estampillés du label à l’arbalète leur tailler des croupières (il est actuellement légal d’apposer le label « fabriqué en Suisse » sur un produit dont 80% proviennent de l’étranger…).

L’entrée en vigueur de cette loi est prévue pour 2017, mais il est nécessaire que cette date soit garantie, car certains producteurs, notamment dans l’horlogerie, doivent consentir à des investissements importants pour développer ou rapatrier leur production dans notre pays. Des milliers d’emplois sont en jeu. Or, avant d’investir, il faut connaître les règles qui vont s’appliquer.

Mais voilà que la majorité de la commission (emmenée par l’UDC) des affaires juridiques du Conseil national a déposé une motion pour d’une part retarder l’entrée en vigueur de la loi « swissness » et d’autre part pour jeter l’important travail parlementaire aux oubliettes et « simplifier » les règles (comprendre : les vider de leur substance). La majorité considère en effet les standards de la qualité suisse comme de la « bureaucratie ».

Cette position est, de l’avis même des principaux industriels concernés (horlogerie, industrie alimentaire, grande distribution, agriculture) et des organisations de consommateurs, tout simplement irresponsable et met en péril des milliers d’emplois, mais aussi la confiance qu’ont les suisses dans leurs propres produits. Vouloir retarder l’entrée en vigueur de règles déjà adoptées démocratiquement (et contre lesquelles aucun référendum n’a été lancé) et les « simplifier » à posteriori, c’est aussi générer une insécurité juridique dont notre économie se passerait bien. Par ailleurs, les ajustements nécessaires pour éviter que le label « qualité suisse » ne soit trop rigide peuvent être faite par ordonnance, p. ex. en l’autorisant pour des denrées introuvables en Suisse comme le café ou le cacao, à condition qu’elles y soient transformées. Le Conseil national se saisira de cette motion mardi prochain et j’aurai l’honneur de défendre la proposition de minorité qui souhaite la rejeter. Espérons que la majorité du Conseil aura à cœur de défendre sérieusement la « qualité suisse » !