03/07/2016

Le « mobility pricing » exige des travailleurs une flexibilité qu’ils n’ont pas

Le Conseil fédéral souhaite instaurer une tarification de la mobilité, ou « mobility pricing » en franglais dans le texte. Concrètement, celui qui utilise les transports publics ou circule aux heures de pointes paie plus cher que celui qui peut se permettre de se déplace pendant les heures creuses. L’objectif ? Mieux répartir les usagers sur l’entier de la journée et éviter tant les bouchons routiers que la surcharge des transports publics. Cela part d’une bonne intention, mais, sans refonte du droit du travail, cette idée risque bien de se transformer en poison pour les travailleurs.

En effet, ce concept exige des travailleurs une flexibilité que le droit du contrat de travail ne leur accorde pas. D’abord, parce que c’est l’employeur qui fixe les horaires de travail (y compris les dates des vacances), même si cela implique des déplacements au moment où les tarifs sont les plus élevés. Cela relève de son droit de donner des directives ou d’ordonner des heures supplémentaires. Quand le Conseil fédéral déclare dans son rapport sur la tarification de la mobilité que « les employeurs ont une forte influence sur le choix des horaires de départ des employés », c’est donc un euphémisme (voire une litote). Il convient en outre de rappeler que les frais de déplacement du domicile au lieu de travail sont à la charge du travailleur.

Ensuite, parce que les travailleurs, même s’ils ont une raison autrement plus impérieuse qu’alléger la surcharge des infrastructures de transport, n’ont pas de droit à des horaires à leur convenance ni à pouvoir travailler régulièrement à domicile. Dans les entreprises soumises à la loi sur le travail, l’employeur doit certes tenir compte des responsabilités familiales avant de fixer les horaires de travail, mais il reste le seul maître de cette décision, peu importe si elle n’est pas compatible avec, par exemple, les horaires des écoles ou de l’accueil de jour ou le planning du conjoint. Quant au travailleur qui pourrait travailler régulièrement à domicile, il n’a aucun droit au télétravail. Si son employeur refuse (quel que soit son motif), il a le dernier mot.

Le « mobiliy pricing » n’est enfin pas adapté au droit du travail actuel, car le travailleur qui perd son emploi parce qu’il a revendiqué quelque chose, même si c’est dans l’intérêt public, n’est pas protégé efficacement contre le licenciement abusif. Ainsi, celui qui perd son emploi parce qu’il souhaite ne pas se déplacer pendant les heures de pointe peut toujours essayer de faire valoir un licenciement abusif. Mais même s’il y parvenait (les chances sont minces), l’indemnité d’au maximum 6 mois de salaires ne le mènerait pas bien loin. Et ne remplacerait certainement pas son emploi, définitivement perdu.

Quant aux travailleurs qui sont au chômage, ils sont bien souvent contraints d’accepter le premier emploi venu, même si cela implique un très long trajet en transports publics. En effet, l’assurance-chômage exige de tout chômeur inscrit qu’il accepte le premier emploi jugé « convenable » qui se présente à lui. Or, un emploi est convenable même s’il se trouve à deux heures de trajet (aller !) depuis le domicile. Que fera donc le chômeur contraint d’accepter un pareil emploi sous peine de réduction de son droit aux indemnités, si ce n’est prendre la route ou les transports publics aux heures de pointe… et payer son trajet au prix fort ?

Comme le Conseil fédéral ne semble pas avoir réfléchi à fond à ces questions, je lui poserai quelques questions lors de la prochaine session.

28/03/2016

Violentes attaques contre la protection des travailleurs

On savait que les travailleurs allaient être parmi les premiers à subir les conséquences du triomphe électoral du PLR et de l’UDC et du glissement à droite du PDC induit par ledit triomphe. On n’a pas eu à attendre longtemps. Et ce n’est même pas des rangs de la droite dure qu’est venue l’attaque : le Conseiller aux Etats PDC/LU Konrad Graber a déposé une initiative parlementaire pour vider de sa substance plusieurs normes importantes de protection de la santé des travailleurs. De quoi faire passer pour mollassonne même sa très droitière collègue Karin Keller-Suter (PLR/SG), la quelle se « contente » de saborder l’accord des partenaires sociaux en matière de saisie du temps de travail.

M. Graber veut ainsi supprimer, pour de nombreux travailleurs, plusieurs règles pourtant élémentaires, telle que la durée maximale hebdomadaire du travail, la compensation du travail supplémentaire, la durée du repos ou l’interdiction de travailler la nuit. Pour des branches entières, la durée maximale hebdomadaire du travail doit être purement et simplement supprimée et remplacée par un temps de travail annualisé, lequel est bureaucratique, car difficile à contrôler (on ne peut vérifier que plusieurs mois plus tard que les travailleurs n’ont pas mis leur santé en danger en dépassant les horaires). Pour ces branches, il veut aussi réduire de 11 à 8 heures le temps de repos minimum entre deux journées de travail. Là encore, une durée plus longue ne doit être respectée qu’en moyenne sur plusieurs semaines, ce qui est aussi très difficile à contrôler, puisque, là encore, les éventuels dépassements ne sont constatable que plusieurs jours, voire semaines plus tard. Or, les études médicales sont unanimes : une durée du travail qui dépasse régulièrement 10 heures par jour porte cause des atteintes graves à la santé.

Pour justifier ce démontage en règle de la protection des travailleurs, M. Graber ne se foule pas. Il nous ressort les sempiternels mantras libéraux lénifiants, fondés sur le mythe qu’un droit du travail flexible serait gage d’un taux de chômage faible et d’une compétitivité accrue. Ces arguments éculés sont régulièrement démontés par les faits : par exemple, l’Allemagne, dont le droit du travail est beaucoup plus contraignant, même que le tant honni droit français connaît un taux de chômage comparable au nôtre. Dans certains Länder comme le Bade-Würtemberg ou la Bavière, il est même inférieur à ce paradis du droit du travail libéral qu’est la Suisse. Le véritable but de M. Graber n’est donc pas de préserver la compétitivité, mais de permettre aux employeurs d’arrondir leurs profits sur le dos de leurs employés en les faisant travailleurs plus et, pourquoi pas, en partie gratuitement (c’est ce que provoque p. ex. l’abandon de la saisie du temps de travail). C’est aussi simple que cela.

Mais le principal défaut de ces propositions n’est pas de reposer sur de seules considérations idéologiques : elles pourraient avoir des effets dévastateurs sur la santé publique ainsi que sur la vie sociale et familiale des travailleurs concernés. Limiter le temps de travail, fixer la durée minimale des pauses et du repos entre deux jours de travail, interdire le travail nocturne, ce n’est pas pour embêter les patrons ; c’est pour protéger la santé des travailleurs. C’est pour éviter que la collectivité n’ait à supporter augmentation des coûts de la santé et des accidents de travail. Rien que le stress au travail coûte 10 milliards de francs chaque année à l’économie. Les propositions de M. Graber ne vont certainement pas alléger ce fardeau.

21/08/2015

Abus des stages : pas de bricolage !



Les abus des stages, qu’ils soient non-rémunérés comme dans certaines organisations internationales ou rémunérés au lance-pierre comme chez « Coop pronto », soulèvent des inquiétudes légitimes, car il s’agit bel et bien de sous-enchère salariale. Les jeunes verts ont ainsi lancé une pétition pour que les stages soient rémunérés, mais uniquement dès la 5ème semaine de travail. Ils demandent aussi de fixer des salaires minimaux, lesquels pourraient être plus bas dans les PME. Mais ce genre de bricolage législatif, si louables ses intentions soient-elles, est à mon avis contre-productif et risquerait surtout de dégrader encore un peu plus la protection non seulement des stagiaires, mais aussi de tous les travailleurs. Les solutions sont plutôt à chercher du côté d’une application stricte et intelligente du droit du travail en vigueur.

Réglementer la rémunération de tous les « contrats de stage » ? Très mauvaise idée !


La pétition des jeunes verts, à laquelle la commission des pétitions du Grand Conseil a bizarrement apporté son soutien, demande que tous les stages soient rémunérés. Si on part de l’idée que le stage est un contrat de travail (ce sera le cas dans l’immense majorité des cas et c’est semble-t-il aussi l’avis des pétionnaires), cette revendication est inutile, car le droit impératif du contrat de travail prévoit un salaire. La pétition fixe ensuite des salaires minimaux obligatoires de 1100.—Fr. par mois (2200.—Fr. si le stagiaire a déjà obtenu un bachelor), respectivement 600/1200 dans les PME. En outre, les stages devraient être rémunérés dès la 5ème semaine, « la période d’observation étant alors dépassée ». La mise en œuvre de cette pétition aurait pour conséquence une dégradation massive des règles du droit du travail qui s’appliquent aux stages et risquerait de créer une sous-enchère salariale néfaste pour tous les travailleurs.
Par exemple, la pétition prévoit 5 semaines de travail gratuit. Or, un contrat de travail commence certes par un « temps d’essai », mais celui-ci est rémunéré. Avec 5 semaines sans salaires, nul doute que les stages de quelques semaines se multiplieraient, fournissant une main d’œuvre quasi-gratuite et d’autant plus motivée qu’on fait souvent miroiter un poste fixe aux stagiaires… Même un stage de 10 semaines serait moitié prix, les 5 premières étant « offertes ». En outre, une réduction du salaire pour les PME ouvrirait une brèche importante en droit du travail. L’immense majorité des entreprises étant des PME (seuls 0,3% des employeurs emploient plus de 250 salariés), la quasi-totalité des stagiaires travaillerait moitié-prix. Et cela donnerait certainement de nouvelles idées aux organisations patronales, qui ne tarderaient pas à exiger d’autres allègement pour ces vaches sacrées que sont les PME.
Enfin, les salaires prévus (2200.—Fr. pour des personnes titulaires d’un diplôme d’une haute école !!!) sont tous largement inférieurs aux salaires d’usages pour des travailleurs non-qualifiés (ce que sont les stagiaires, sauf bien entendu… s’ils ont déjà un diplôme !). Donc, même pour les employeurs qui ne se contenteraient pas des 5 semaines gratuites, les rémunérations des stagiaires proposées par les jeunes verts généreraient une main d’œuvre très très bon marché. Quelle aubaine ! Cela pourrait créer par ailleurs une spirale de sous-enchère dont les travailleurs non-qualifiés, voire les titulaires d’un diplôme paieraient le prix.

Appliquer le droit du travail. Tout simplement.


Pour mettre un terme aux abus des stages (en tout cas en partie), il convient plutôt d’appliquer le droit en vigueur. En effet, un contrat de stage est presque toujours un contrat de travail. Il convient donc de lui appliquer toutes les règles impératives du droit du travail, y compris en matière de salaire, de remboursement des frais, de temps libre ou de temps d’essai. Comme les tâches du stagiaire sont en général celles d’un employé non qualifié, il convient d’appliquer les salaires d’usage pour ces travailleurs (en général bien plus élevés que les clopinettes demandées par les jeunes verts). S’il y a une CCT, c’est la CCT qui s’applique. Si le salaire d’usage est plus élevé pour les titulaires d’un diplôme, le stagiaire y a droit s’il possède ledit diplôme. Et si le stage contient une réelle partie consacrée à la formation, ce qui signifie d’un formateur encadre le stagiaire et que des objectifs de formation sont fixés en début de contrat, c’est au minimum un salaire d’apprenti qu’il faudra verser pour la partie du temps de travail effectivement consacrée à la formation (le reste du temps étant rémunéré normalement). Et ce, dès le début du contrat, même pendant le temps d’essai. Quant aux stages sans vraie formation, ou avec une formation alibi, ils donnent droit au salaire plein.
Comme on le voit, le droit actuel permet de répondre aux abus des stages, en tout cas en partie. C’est donc par une application plus stricte et un renforcement général des droits des salariés que l’on pourra mettre un terme aux abus. Et pas uniquement en matière de stages.