04/02/2020

Pour les Suisses-ses de l’Etranger : vote électronique ou envoi électronique ?

Un des (rares) arguments récurrents en faveur du vote électronique est le vote des Suisses-ses de l’Etranger. Indépendamment de la question de leur accorder ou non le droit de vote (une question qui mérite d’être discutée comme c’est le cas ici), il est vrai qu’ils ont souvent des problèmes à l’exercer. En effet, en raison des lenteurs des services postaux hors de Suisse, les documents de vote arrivent souvent trop tard. Soit à leur domicile, soit, après avoir été remplis et renvoyés, au bureau de vote en Suisse. Certains considèrent que le vote électronique pourrait être une solution, notamment l’Organisation des Suisses de l’Etranger (OSE), qui exige depuis de nombreuses années la généralisation immédiate du vote électronique, sans faire grand cas des problèmes de sécurité. Il est vrai que, depuis la décision du Conseil fédéral de mettre un terme (hélas temporaire) aux essais de vote électronique suite à d’importants problèmes de sécurité, la participation électorale des Suisses de l’Etranger a chuté. De nombreuses personnes concernées se sont notamment plaintes de n’avoir reçu les documents électoraux qu’après le scrutin.

Les documents du e-voting sont envoyés… par la poste

C’est là que l’on constate que le vote électronique n’est pas une vraie solution à la problématique du vote des Suisses établis hors des frontières. Car les documents électoraux pour voter sur Internet sont en réalité envoyés… sur papier et par la poste. Donc, si les services postaux traînent, les Suisses de l’Etranger ne pourront quand même pas voter, même si on leur met un canal électronique à disposition. Une solution pourrait être l’envoi électronique des documents électoraux, comme le propose la motion Zanetti, assez nettement acceptée en juin 2019 par le Conseil national (115 à 68). Ainsi, les électeurs établis hors de Suisse recevraient les bulletins de vote à temps. Certes, ils devraient ensuite les imprimer et les renvoyer sur papier (histoire de garantir que le dépouillement ne subisse ni bug, ni manipulation, ni attaque informatique), mais cela pourrait avoir lieu avant l’envoi des documents papier au corps électoral domicilié en Suisse. Cependant, la Commission des Institutions Politiques du Conseil des Etats (CIP-E) a décidé, le 31 janvier dernier, de proposer le rejet de cette motion à l’unanimité. Le motif est limpide : «la sécurité d’un envoi électronique ne pouvant pas être suffisamment garantie.» Cet avis rejoint celui du Conseil fédéral, qui affirme que cela engendrerait un important risque de manipulation. Il faudra toutefois qu’il explique comment il peut affirmer que le vote électronique pourrait être sûr, tout en prétendant que l’envoi électronique ne le serait pas.

Qu’en pense l’OSE ?

Et comment a réagi l’OSE ? Probablement toute obnubilée qu’elle est par le seul vote électronique, elle n’a tout simplement pas réagi au refus par la CIP-E d’une proposition pourtant favorable à ceux qu’elle prétend défendre. Peut-être se rend-elle compte que, si la sécurité de l’envoi électronique ne peut pas être garantie, c’est bien parce que ce n’est pas le cas de celle du vote électronique non plus.

 

Cela dit, lors de la même séance, la CIP-E a aussi décidé de ne pas prendre de décision à propos de l’initiative parlementaire Zanetti(Grüter) demandant un moratoire sur le vote électronique. Pour éviter un fiasco démocratique, il ne reste plus qu’à signer l’initiative populaire pour un moratoire sur le e-voting !

15/08/2019

Les algorithmes votent à la place des citoyens : un cauchemar signé avenir.suisse

Récemment, avenir.suisse, qui nous avait plutôt habitué à son mépris pour la démocratie tant directe que parlementaire, a publié un document sur la démocratie directe numérique. J’ai d’ailleurs déjà abordé leurs fadaises à propos du vote électronique. Mais une lecture attentive d’une de leurs propositions passée inaperçue fait autrement plus froid dans le dos que les grandes lignes dont ont parlé les médias. En effet, une de leurs propositions n’est rien de moins que la réalisation d’une des pires dystopies qui soit : le remplacement due la volonté populaire par celles des algorithmes. Oh, bien sûr, la boîte à idée néolibérale ne le dit pas comme ça. Mais, au détour de ses fariboles sur le vote électronique, on trouve un paragraphe inquiétant (p. 64) : la généralisation du e-voting doit permettre « d’intégrer [les] plateformes d’aide au vote dans l’architecture de vote électronique ». Et ce pour favoriser la transparence ( ?) et la simplicité ( ?). Cela ne signifie en réalité rien de moins que l’intégration des systèmes (dont j’ai déjà abondamment parlé) comme « smartvote » ou « vimentis » directement dans les bulletins de vote électronique. Et donc de faire en sorte que les électeurs votent directement comme le leur suggère smartvote et consorts, en un clic. Certes, c’est déjà possible à l’heure actuelle, à condition de recopier les suggestions de vote à la main. Mais cette étape est cruciale. Car n’en déplaise aux technoturbos, écrire quelque chose à la main force à y réfléchir à deux fois. Alors que si le système de vote lui-même permet, voire suggère de voter comme smartvote et que c’est facile, l’incitation sera forte de remplir le questionnaire, puis de se fier aveuglément à ses recommandations. Un clic et hop, devoir civique accompli !

Mais où est le problème, me direz-vous ? Ne devrais-je pas faire confiance au libre arbitre des citoyens comme au savoir-faire de smartvote et laisser les gens voter comme bon leur semble (et tant pis si c’est un algorithme qui décide à leur place) ? Et bien non, et ce pour deux raisons.

Smartvote = fadaises

La première raison est le manque de sérieux de smartvote, vimentis et consorts. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer dans de nombreux billets, les questions posées par ces plateformes d’aide au vote sont tout sauf sérieuses. Souvent, elles mélangent les sujets ou ne donnent un aperçu que très partiels de dossiers très complexes. Souvent, elles sont contradictoires. Souvent ce ne sont que des généralités à des lieues des nuances que recèle tout choix politique. Bref, voter en se fiant à smartvote revient à tirer au sort une poignée de candidats dans une liste ou à jouer son oui ou son non à pile ou face (éventuellement s’abstenir si la pièce reste sur la tranche). Par ailleurs, un algorithme de recommandation de vote n’est rien d’autre qu’une escroquerie, car il prétend objectiviser un choix qui est forcément subjectif. Et qui est par ailleurs si complexe qu’il est tout bonnement impossible à résumer en une seule question à laquelle il faut répondre par oui, non ou plutôt oui/non. Certes, au final, lors d’une votation, il faut toujours répondre par oui, non ou abstention. Mais la question ne fait jamais deux lignes. Un projet soumis au vote des élus et du peuple peut compter plusieurs dizaines, voire centaines de pages. Et si l’on hésite, il n’est pas possible de répondre par « plutôt » comme chez smartvote.

Pas de décisions algorithmiques !

Mais c’est surtout la deuxième raison qui est la plus cruciale. En se fiant aux recommandations de smartvote et consorts, l’électeur ne décide plus rien. Il obéit à un algorithme. Un algorithme dont il ne sait rien. Ni de sa conception, ni de son fonctionnement. Et d’ailleurs, les lui expliquerait-on qu’il n’y comprendrait rien (j'avoue être dans ce cas). Il est en outre impossible de savoir si l’algorithme « de recommandation de vote » ne favorise pas un parti politique ou un certain type de candidats plutôt que d’autres, par exemple en posant plus de questions sur un thème en particulier que sur d’autres thèmes certes cruciaux pour l'avenir du pays, mais plus difficiles à résumer en petites questions à la mode smartvote. Ainsi, un questionnaire qui contiendrait beaucoup de questions sur la protection de l’environnement favoriserait nettement certains partis. Et d’autres si ces questions portent majoritairement sur l’immigration ou l’intégration européenne. Et même si le questionnaire est équilibré au niveau des thèmes, rien n’indique qu’un de ses concepteurs n’a pas falsifié l’algorithme pour qu’il favorise les candidats du bord politique qui a sa préférence en les faisant remonter dans le classement, peu importe leurs réponses. Ou qu’une erreur de programmation ne n'entraîne la même conséquence. Dans tous les cas, il est impossible d’en avoir le cœur net, les algorithmes de smartvote et consorts n’étant pas publics.

Quoi qu’il en soit, cette proposition d’avenir.suisse ouvre la porte au remplacement par des algorithmes de la libre décision des électeurs, donc à la mort pure et simple de la démocratie. Cette proposition est dans la droite ligne de ses précédentes propositions anti-démocratiques comme son soutien au frein à l’endettement (un algorithme qui décide à la place des élus et du peuple), le remplacement des décisions politiques (donc des élus et du peuple) par des décisions « d’experts » ou des mécanismes automatiques d’augmentation de l’âge de la retraite ou de baisse des rentes (encore des algorithmes). Derrière ces propositions se cache en réalité une volonté de priver les gens de leur libre-arbitre, en tout cas de restreindre les sujets sur lesquels ils peuvent donner leur avis. Et même si telle n’est pas la volonté d’avenir.suisse (laissons leur le bénéfice du doute), c’est en tout cas la conséquence de leurs propositions. Bref, tout cela est fort peu libéral.

*  *  *

J’aurai, comme lors des dernières élections, l’occasion de revenir sur les questions de smartvote et consorts. Mais pour cela, il faudra que je remplisse ces questionnaires d’abord (il faudra attendre le 20 août pour m’y mettre…). Donc, stay tuned !

06/08/2019

avenir.suisse nous refait le coup de la « génération Z » et du vote électronique

Voilà un soutien dont le vote électronique se serait bien passé. Alors que la Confédération vient d’y renoncer pour les prochaines élections fédérales, que La Poste/Scytl abandonnent leur système pour des raisons de sécurité, que les Cantons commencent à se rendre compte que cela va terminer en coûteux fiasco et que la publication des rapports d’audit mandatés par la Chancellerie fédérale confirme que ce n’est pas du tout au point, voilà que la boîte à idées néolibérale (ou ultralibérale, je ne sais plus trop) avenir.suisse publie un plaidoyer pour la « démocratie directe numérique » qui prône sa généralisation. Arguant que le vote électronique « renforcerait la démocratie » (rires enregistrés), que ce serait « sûr » (rires enregistrés), plus sûr même que le vote traditionnel sur papier (énormes éclats de rires enregistrés) et que… roulement de tambour… cela permettrait d’éviter que la « génération Z », (enfin, les millenials, quoi) ne se détourne des urnes. Car c’est bien connu, cette fameuse « génération » ne vit que par le numérique et ne veut que du numérique.

Alors celle-là, ça faisait longtemps qu’on ne l’avait plus entendue. En effet, si, lors de ses débuts, le vote électronique était vendu comme « le » moyen de faire voter les jeunes (comme c’était il y a plus de 10 ans, on ne parlait pas encore de « génération Z »), cela fait belle lurette que plus aucun partisan du e-voting ne promet une hausse de la participation grâce à cet outil. Car les faits démontrent que ce n’est pas le cas. Cela a été maintes fois investigué et rappelé : le vote électronique ne permet pas d’augmenter la participation. Désormais, avenir.suisse mise à part, plus aucun partisan n’utilise cet argument. La plupart ne vendent désormais plus le vote électronique que pour certains publics-cible, comme les Suisses de l’étranger.

Bref, avenir.suisse arrive comme la grêle après la vendange. En outre, elle fait montre de son manque habituel de sérieux. D’ailleurs, il est piquant de constater que ce manque crasse de sérieux est justement révélé par la méthode qu’emploie avenir.suisse pour faire croire que ses propositions sont sérieuses : les notes de bas de pages et les références scientifiques. C’est vrai que ça en jette, ces références. Et cela confère un vernis de sérieux indéniable à n’importe quelle publication, fût-elle issue des délires psychédéliques d’une bande d’allumés biberonnés d’idéologie ultralibérale (à moins que ce ne soit néolibérale). Or, dans le document d’avenir.suisse qui prône le vote électronique, le passage consacré à la « génération Z » (cf. p. 59) ne contient presque pas de référence. Et la seule qu’on y trouve est une référence… à une publication qui démontre que le vote électronique n’augmente pas la participation des jeunes, même ceux de la classe d’âge que certains appellent « génération Z ». Les propositions d’avenir.suisse en matière de vote électronique ne reposent donc sur rien… si ce n’est des faits qui démontrent justement qu’elles ne valent rien.

Il faut d’ailleurs relever que cette fameuse « génération Z » n’existe pas (ce n’est qu’un concept marketing – re-pan dans le sérieux d’avenir.suisse !). En outre, si on considère la classe d’âge des jeunes nés aux alentours de l’an 2000 (même sans en faire une « génération » aux intérêts et objectifs homogènes), on constate notamment qu’ils souffrent de la fracture numérique comme les autres générations, certains étant même au bord de l’illettrisme numérique. Voilà pour les besoins des « jeunes » en matière de vote électronique.

Dernier point à propos des propositions d’avenir.suisse sur le vote électronique (en tout cas pour l’instant, car ce papier contient tellement de bêtises que j’y reviendrai, promis !) : la boîte à idées y vante les mérite de la « vérifiabilité individuelle », le nouveau machin qui, promis-juré, doit rendre le vote électronique sûr. Or, le JOUR AVANT LA PARUTION DES PROPOSITIONS d’avenir.suisse, la Chancellerie fédérale a publié les rapports d’audit du e-voting, lesquels concluent que cette fameuse « vérifiabilité » ne peut pas être démontrée et n’a pas été assez investiguée (cf. cette excellente analyse en allemand). Bref, à nouveau, avenir.suisse base ses propositions sur du vent.