02/08/2018

Série d’été sur le vote électronique (6)

Tout au long de l’été, je décortique les mythes qui circulent à propos du vote par Internet. Aujourd’hui :

6. Personne n’aurait intérêt à falsifier une votation ou une élection suisse, car nous sommes un pays trop petit et trop insignifiant.

Pour frauder efficacement un scrutin papier, il faut une logistique importante, notamment beaucoup de complices, dans de nombreux partis ainsi que de bureaux de votes et de poste. Voire dans de nombreux cantons dans les cas où le scrutin exige une double majorité. En revanche, pour frauder un vote électronique, un seul pirate informatique doté de suffisamment de compétences et des infrastructures idoines peut organiser une fraude massive. Mais probablement cela coûte-t-il cher, très cher. Les personnes les mieux à même de tenter pareille fraude seraient plutôt à rechercher du côté des Etats dotés de capacités suffisantes pour mener des attaques informatiques de grande ampleur, comme celle, pilotée par la Russie, qu’a subi l’Estonie en 2007.

Il est vrai que les dernières tentatives d’utiliser les outils numériques, notamment les réseaux sociaux, pour influencer des résultats électoraux ont jusqu’ici eu plutôt lieu dans de grands pays influents sur la scène internationale. On pense à l’élection de M. Trump aux USA ou aux tentatives couronnées de succès d’influencer le résultat du vote sur le Brexit. Et on entend souvent que de telles attaques contre la démocratie ne pourraient jamais arriver dans ce petit pays qu’est la Suisse, car les enjeux n’y sont pas assez importants. Mais en est-on bien sûr ?

Il est en effet assez fréquent que les intérêts d’Etats puissants soient directement touchés par des votations helvétiques comme la récente votation sur l’achat d’un nouvel avion de combat. Mais on pourrait envisager d’autres objets de votations dont d’autres Etats pourraient avoir intérêt à fausser le résultat en leur faveur : accords bilatéraux avec l’UE, accords de libre-échange, décisions concernant la place financière ou l’approvisionnement en énergie, privatisations d’entreprises publiques, constructions de grandes infrastructures, etc. Et ce qui est valable pour les Etats l’est aussi – et peut-être surtout – pour de grandes entreprises privées, qui pourraient avoir intérêt à se mêler de nos votations lorsque leurs intérêts sont touchés. Récemment, par exemple, les casinos en ligne étrangers se sont –heureusement sans succès – acheté un référendum. Ils n’ont certes pas eu les moyens de fausser le résultat (ils n’en avaient probablement pas l’intention), car, avec notre système actuel qui repose essentiellement sur le papier et sur des bureaux de vote décentralisés, cela aurait nécessité une telle logistique sur sol suisse qu’une entreprise étrangère, ni un Etat d’ailleurs, n’aurait été en mesure de mettre sur pieds. En revanche, avec un scrutin se déroulant en grande partie sur Internet, quelques clics depuis Malte auraient pu suffire.

En généralisant le vote par Internet, notre pays ne ferait que se rendre plus vulnérable à ces prises d’influences étrangères. A plus forte raison si le vote électronique est introduit par le biais d’une entreprise étrangère, ce qui est la stratégie actuelle de la Poste.

 

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23/07/2018

Série d’été sur le vote électronique (5)

Tout au long de l’été, je décortique les mythes qui circulent à propos du vote par Internet. Aujourd’hui :

5. Le vote électronique est plus fiable que le vote sur papier

Certes, avec un système de vote sur papier, il y a des cas de fraude électorale. Certes, il y des erreurs de dépouillement. Mais ces erreurs se voient. Un bulletin recopié 10 fois par la même personne ? ça c’est vu et ça se remarque Les bulletins litigieux peuvent donc être annulés sans problème. Plus d’enveloppes dans l’urnes que d’électeurs inscrits ? ça se voit. Et s’il faut recompter parce que c’est serré, les éventuelles erreurs sont découvertes. Et, en cas de doute, on recommence le scrutin. Quoi qu’il en soit, en Suisse, une fraude électorale de grande ampleur est impossible avec un vote sur papier, parce qu’il faudrait avoir de nombreux complices dans de nombreux bureaux de vote et de nombreux partis (qui délèguent des scrutateurs et observateurs), ainsi qu’à la Poste (qui achemine de nombreux bulletins). Alors qu’un pirate informatique (suisse ou étranger) peut, seul, fausser un vote électronique. En ne laissant que des traces infimes que la majorité des gens ne remarqueront même pas, faute de connaissances pointues en informatique.

Il est vrai que le vote électronique permet d’éviter certaines erreurs (notamment les bulletins dits « nuls ») et, si tout fonctionne bien (encore faut-il que cela soit le cas !), il n’y a pas d’erreurs de comptage des voix. Mais, pour que le résultat soit correct, encore faut-il que ce qui est inscrit sur les écrans (des électeurs, des bureaux électoraux) correspondent vraiment à ce que les gens ont mis dans l’urne. Et ça, c’est tout bonnement impossible à vérifier, en tout cas pour le commun des mortels.

Par ailleurs, en cas de plantage informatique généralisé (comme lors des élections fédérales 2011 dans le canton de Vaud), un recomptage serait probablement impossible, car il n’y aurait plus de traces sur papier que l’on pourrait recompter physiquement. Il faudrait alors répéter l’entier du scrutin (alors qu’avec des traces papier, il n’y a qu’à recompter les bulletins à la main)… ou vivre quatre ans avec des élus dont la légitimité est réduite à néant, vus les doutes qui planent sur leur élection.

 

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20/07/2018

Série d’été sur le vote électronique (4)

Tout au long de l’été, je décortique les mythes qui circulent à propos du vote par Internet. Aujourd’hui :

4. Avec un système de vote électronique ouvert et transparent, les citoyens conservent le contrôle

Le principal problème posé par le vote électronique vient à mon avis du fait que les citoyens sont privés de leur compétence de dépouiller et surveiller le processus électoral. Pourtant, les promoteurs du vote par Internet prétendent que cela peut être transparent. Certes, le canton de Genève publie le code source de son logiciel de vote. Mais, à moins d’être un spécialiste de la question, on n’y comprend rien. Donc, pour 99% des gens, impossible de vérifier que le logiciel en question est aussi sûr qu’on le dit. Et, même pour les spécialistes, il est impossible de savoir si le système qu’ils auraient pu vérifier au préalable est bien celui qui a été utilisé pour le dépouillement, s’il a subi des problèmes.

Quant au système concurrent, vendu par la Poste et développé par l’entreprise espagnole Scytl, c’est une « boîte noire ». On ne sait donc pas ce qu’il y a dedans, ni comment il fonctionne. Les citoyens, mêmes dotés de compétences pointues en informatique, sont prié de croire sur parole les concepteurs quand ils disent que le vote électronique s’est bien déroulé et que le résultat annoncé est conforme à la volonté des citoyens exprimée dans les urnes.

Dans le monde « réel », on pourrait présenter la chose ainsi. Au lieu que le dépouillement se passe dans des locaux publics et soit effectué et surveillé par des citoyens normaux représentants tous les partis, on confie l’organisation et le dépouillement du scrutin à une entreprise privée, qui le fait dans ses propres locaux avec son propre personnel. Lors de la proclamation des résultats, au lieu de faire confiance à ses pairs (d’autres citoyens sans connaissances particulières en informatique), il faut désormais se fier aveuglément aux experts de l’entreprise en question. En cas de problème, au lieu de désigner de nouveaux citoyens représentants tous les bords politiques pour procéder au recomptage (ou le surveiller), tout se passe à nouveau dans les locaux fermés de l’entreprise en question, dont les experts garantiront (ou pas) que tout s’est bien passé. Nul doute qu’une telle proposition de privatiser organisation, dépouillement et contrôle des votes populaires n’aurait aucune chance si elle concernait un scrutin sur papier. Pourtant, c’est exactement ce vers quoi nous mène l’introduction du vote électronique.

 

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