05/03/2018

Créer des pauvres pour lutter contre la pauvreté ?

Lors des discussions à propos des nouvelles lignes de bus longue distance destinées à concurrencer les CFF à des conditions de qui relèvent de la sous-enchère, un argument m’a particulièrement frappé : « des transports à bas prix, c’est bon pour les pauvres, qui pourront enfin se déplacer sans se ruiner en billets de train ». L’argument est même venu d’une ancienne collègue syndicaliste, qui négociait avec les grandes enseignes du commerce de détails connues pour leurs très bas salaires, et à qui il ne serait jamais venu à l’idée (en tout cas à l’époque) de revendiquer des baisses de salaire pour le personnel des grandes surfaces, au motif que cela permettrait de « baisser les prix et rendrait donc service aux pauvres ». C’est vrai qu’à première vue, l’argument peut sembler pertinent. Il est vrai que le prix des transports publics est trop cher pour certains. D’aucun peuvent donc en tirer la conclusion qu’il faut le baisser en privilégiant les offres à bas coûts, quitte à pour cela générer une concurrence sauvage dont les autres prestataires de service public feront les frais. Mais cette argumentation – outre le fait qu’elle vient souvent de personnes qui se soucient comme d’une guigne des pauvres et de leur sort – est bancale pour deux raisons.

La concurrence dans le service public est une ânerie

Premièrement, la concurrence est destructrice en matière de service public et ne peut conduire qu’à des baisses de la qualité des prestations. En effet, si les CFF, soumis à une concurrence déloyale par ces bus longue distance, doivent baisser massivement leurs tarifs, ils diminueront probablement la qualité de leur prestations. Au risque de perdre des clients supplémentaires. Donc de perdre des recettes. Donc de devoir baisser encore plus les prestations, ce qui entraînera la perte de nouveaux clients et ainsi de suite. On retrouve bien là les vieilles recettes des ultralibéraux à propos du service public. Ils ont en effet bien compris que prôner frontalement libéralisations et privatisations n’a aucune chance de passer. La population a e public a en effet bien compris que c’était de très mauvaises idées – on a encore pu le constater ce week-end où plusieurs privatisations ont été balayées en vote populaire. Alors, les ultralibéraux attaquent indirectement : ils font tout pour rogner la qualité des prestations en privant les entreprises publiques de moyens, soit en coupant directement dans leur financement public, soit en les soumettant à une concurrence d’acteurs privés opérant à des conditions, notamment salariales, bien inférieures. Au final, la qualité du service public baisse, ce qui finit par justifier des libéralisations, au motif que « le privé fera mieux ». Et quand les privés ont réussi à gagner le marché et finissent par bénéficier d’un quasi-monopole, les prix remontent. Et tant pis pour les pauvres. Mais tant mieux pour les actionnaires.

Les bus longue distance en France illustrent d’ailleurs parfaitement ces résultats : le nombre d’acteurs a drastiquement diminué, ce qui génère des quasi-monopoles privés et de nombreuses villes de taille moyenne ne sont plus desservies par ces fameux « cars Macron », faute de rentabilité… une rentabilité qui semble d’ailleurs une chimère. Mais, parallèlement, le gouvernement s’apprête à massacrer la SNCF.

Créer des pauvres pour aider les pauvres ?

Pour faire face à la baisse des tarifs imposée par la concurrence déloyale des bus longue distances, les CFF pourraient aussi baisser leurs propres salaires pour éviter de baisser la qualité de leur prestations. On entrerait alors dans une pure logique de sous-enchère : l’entrée sur le marché d’un nouvel acteur qui casse les prix en baissant les salaires force tout le monde à revoir les salaires à la baisse pour rester concurrentiel.

Or baisser les salaires pour baisser le prix des prestations n’est jamais une bonne méthode pour réduire la pauvreté. Au contraire, en baissant les salaires, on diminue les rentrées fiscales et la consommation. L’Etat a moins de moyens, baisse ses propres prestations et salaires, investit moins. Les entreprises concernées font de même. Puis leurs fournisseurs. Et la conjoncture s’en ressent avec, au final, un marasme général et une augmentation de la pauvreté.

Dans la plupart des branches, personne, même pas le PLR pourtant si favorable aux bus longue distance, ne tolère la sous-enchère. En matière de transports, pourtant, il ne voit aucun problème. A croire que l’envie de libéraliser coûte que coûte pour satisfaire ses besoins idéologiques l’emporte sur toute autre considération.

Pour un service public abordable !

Il n’en demeure pas moins que, lorsqu’il n’est plus accessible à tous, par exemple parce que ses tarifs sont trop onéreux, le service public ne remplit plus son rôle. Alors, au lieu de faire croire aux moins bien lotis qu’ils vont pouvoir se déplacer plus facilement grâce à la sous-enchère des bus longue distances, il vaudrait mieux continuer à investir des moyens publics dans le service public, afin d’améliorer ses prestations ET de maintenir (ou de ramener) ses tarifs à des prix abordables. Car le service public, ce n’est pas uniquement rendre disponibles les prestations essentielles sur l’ensemble du territoire, même là où ce n’est pas rentable, c’est aussi un moyen de redistribuer les richesses en finançant par l’impôt (surtout payé par les plus riches) des prestations qui bénéficient à toute la population.

30/08/2008

Naomi Klein: la stratégie du choc – la montée d’un capitalisme du désastre

lastrategieduchoc.jpgL’auteure du best-seller «no logo» s’attaque à Milton Friedmann et à l’école de Chicago. Avec une thèse qui fait froid dans le dos. Ces ultralibéraux sont en effet conscients que leurs thèses ne peuvent qu’être impopulaires, tant elles visent à limiter l’Etat à une portion congrue et à rogner au maximum sa marge de manoeuvre, à privatiser le plus de services publics possibles (le mieux étant des les vendre à des multinationales), tâches régaliennes (notamment la sécurité publique) incluses et à jeter par dessus-bord législation de protection des travailleurs et assurances sociales. Puisqu’ils ne peuvent guère les imposer dans les urnes, ou dans ce cas devoir faire face à un mécontentement populaire justifié, ils en sont réduits à devoir profiter d’une «crise» ou d’un «choc» violent dont la principale qualité est de réduire à néant la capacité de réaction des élus et des populations, qui sont alors «mûrs» pour accepter, ou se faire imposer n’importe quoi. Une crise peut être une catastrophe naturelle, un bouleversement politique ou économique (p. ex. une crise monétaire), mais aussi une guerre, souvent un coup d’Etat. Après la crise, les néolibéraux pensent disposer d’une «page blanche» pour réformer l’Etat à leur manière. Et la crise a brisé toute résistance.

Et Naomi Klein de faire la liste des «crises» qui permirent d’imposer les thérapies de choc ultralibérales préconisée par l’école de Chicago (privatisation, libéralisation, ouvertures des marchés), souvent dans l’illégalité, voire la violence : Le Chili, où il fallu la dictature de Pinochet (Naomi Klein en profite pour brise le mythe du prétendu «miracle économique chilien» que l’on devrait à Pinochet, et à ses Chicago Boys) pour casser le modèle keynésien en train d’être mis en place. L’Argentine et sa junte. Mme Thatcher, qui profita de la guerre des Malouines pour imposer ses réformes néolibérales. L’Afrique du Sud et la fin de l’apratheid. La Russie et la Pologne et l’effondrement du communisme. Diverses crises monétaires, souvent provoquées par le FMI, infiltré jusqu’à la moëlle par l’école de Chicago. Le tsunami au Sri Lanka, dont on se servit pour exproprier les villages côtiers en vue d’y construire des complexes touristiques de luxe. L’ouragan Katrina, auquel ne purent faire face des services publiques déjà trop amaigris et une aide d’urgence privatisée qui se souciait surtout de rebâtir les beaux quartiers. Cet ouragan est d’ailleurs un excellent exemple de comment imposer la privatisation de l’éducation en servant d’une situation de crise: avant la tempête, la quasi-totalité des écoles étaient publiques. Après, presque toutes étaient des écoles privées subventionnées («à charte»).

Mais attendre la crise ne suffit plus, les nouvelles crises sont sciemment provoquées: la guerre en Irak, apogée de la guerre privatisée, en est un exemple frappant. La guerre moderne n’est plus nuisible à l’économie, au contraire. Elle permet de créer de nouveaux marchés: Armées privées, services logistiques aux armées, reconstruction, privatisation des anciens services d’Etat, mesures de sécurité intérieure. Sécurité que l’Etat, devenu trop svelte, n’est plus en mesure de garantir, pas plus que la reconstruction, d’ailleurs. Naomi Klein détaille certaines des entreprises qui gravitent autour des ministère de la défense: Halliburton, Blackwaters, etc. Et qui y sont parfois si bien implantées (leurs lobbyistes sont parfois ministres, Donald Rumsfeld étant l’exemple le plus connu) qu’elles s’en servent pour déclancher les guerres qui les nourriront de contrats.

Très bien documenté, «la stratégie du choc» comporte quelques citations qui font froid dans le dos. Ainsi, telle ministre de la junte argentine (Magruerite Feitlowitz, citée en page 138) qui justifie la torture et les assassinats dans l’idée de briser la résistance aux réformes économiques. Et tant pis si des innocents en sont morts. Ou tel Chicago boy (Sergio de Castro, cité en pages 138s) vantant la «fermeté» du général Pinochet. Ou John Williamson, économiste connu pour ses travaux en faveur de la création des institutions de Bretton Woods, pour qui «on peut se demander s’il y aurait lieu de songer à provoquer délibérément une crise pour supprimer les obstacles politiques aux réformes» (p. 310). Ou Michael Bruno, économiste en chef à la banque mondiale, pour qui les organisations internationales ne devraient pas se contenter d’attendre les crises pour en profiter, mais supprimer l’aide à titre préventif afin qu’elles s’accélèrent (p. 314).

La croisade néolibérale n’est pas prête à prendre fin. Le secrétariat d’Etat étasunien à la défense a créé un bureau de la reconstruction et de la stabilisation (office of reconstruction and stabilization), qui paie des entreprises pour élaborer des plans de reconstruction tous prêts, pour les pays auxquels Oncle Sam prévoit de s’en prendre, l’Iran, le Vénézuéla, etc. Les pré-contrats sont déjà signés. Un nouveau modèle de guerre et de reconstruction privatisée semble prendre forme. Et puisque la guerre semble, contrairement à ce qui se passait il y à quelques années, au moins aussi profitable à l’économie mondiale que la paix, il n’y a plus aucun scrupule à avoir.

Le livre de Naomi Klein comporte quelques défauts. Il s’égare parfois dans des digressions inutiles et se perd quelques fois dans les détails. Mais il n’en demeure pas moins une lecture indispensable. En tout cas à tous ceux qui croient en l’Etat et la démocratie. Une lecture en forme d’avertissement.

Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud – Leméac 2008 (The schock doctrine, Toronto 2007), 670p.