29/04/2018

« Monnaie pleine » et le fléau de l’indépendance des banques centrales

L’indépendance des banques centrales est une des positions idéologiques que les ultralibéraux défendent avec le plus d’acharnement. Basé sur les théories monétaristes (dont un des porte-drapeaux est Milton Friedmann), ce dogme prône une indépendance totale des banques centrales, qui ne doivent recevoir aucune instruction des autorités politiques élues. Justification officielle : les « experts » doivent mener la politique monétaire en se mettant au-dessus des querelles partisanes et éviter que celle-ci ne soit influencée par des objectifs politiques à court terme. Véritable justification : les banques centrales doivent avant tout lutter contre l’inflation, que les spéculateurs craignent comme la peste car elle diminue leurs bénéfices ainsi que les dettes de leurs débiteurs. Or, notamment en période de récession ou de déséquilibre monétaire, la politique souhaite – et c’est légitime – que la banque centrale mène une politique monétaire qui tienne aussi compte de l’emploi, de la croissance ou encore de la parité du pouvoir d’achat. Confer ces décisions à des experts « indépendants » permet, selon les partisans de l’indépendance des banques centrales, d’éviter que les élus mettent trop leur nez dans la politique monétaire, afin que celle-ci se calque sur les intérêts de la finance.

En Suisse, l’indépendance de la Banque nationale est un dogme solide. Toute la droite (centre-droit compris) s’arc-boute dessus comme s’il s’agissait d’une baguette magique responsable à elle seule de la bonne santé de l’économie. Ainsi, lorsque des élus socialistes souhaitent que la BNS respecte la Constitution fédérale, qui lui prescrit de mener une politique monétaire « servant les intérêts généraux du pays », la réponse est toujours la même : « cela nuirait à l’indépendance de la BNS ». Une politique monétaire qui favorise le plein emploi ? « Pas question, cela nuirait à l’indépendance de la BNS ». Tenir compte de la parité du pouvoir d’achat ? « Surtout pas, cela nuirait à l’indépendance de la BNS ». Publier les minutes des séances du directoire consacrées à la politique monétaire, comme le fait la Fed étatsunienne ? « Vous êtes fou, cela nuirait à l’indépendance de la BNS », etc. etc. … Et lorsque la BNS fait des erreurs manifestes qui coûtent très cher en termes d’emploi, p. ex. l’abandon du taux plancher (résultat : min. 100'000 emplois supprimés) ou le maintien d’un franc inutilement fort lors de la crise des années 1990 (résultat : 10 ans de stagnation de l’économie), pas question de la critiquer ou, pis, de lui demander des comptes, car, on s’en doutait un peu, « cela nuirait à l’indépendance de la BNS ».

Cette indépendance empêche d’ailleurs les élus de veiller au respect des objectifs légaux et constitutionnels de la BNS. Ainsi, l’abandon du taux plancher a été décidé en raison de la taille du bilan de la BNS, que cette dernière jugeait trop importante. Or, contenir la taille de son bilan ne fait pas partie de ses tâches ni légales, ni constitutionnelles. Et quand la BNS privilégie la lutte contre l’inflation alors que la Constitution et la Loi lui assignent d’autres objectifs (notamment de tenir compte de la conjoncture), là encore, la majorité parlementaire ne se plaint pas, parce que « cela nuirait à l’indépendance de la BNS ». En revanche, la gauche, à juste titre, ne considère pas l’indépendance des banques centrales comme un dogme absolu.

Mais quel est le lien avec « Monnaie pleine » ? Et bien, cette initiative propose… de renforcer l’indépendance de la BNS. Elle demande notamment de biffer cette phrase de la Constitution : « [La BNS] est administrée avec le concours et sous la surveillance de la Confédération. » La Confédération ne pourrait donc plus surveiller les activités de la Banque nationale, ni décider de son organisation. Une telle augmentation de l’indépendance de la BNS démontre à nouveau que les fondements théoriques et idéologiques de cette initiative reposent sur le monétarisme, qui est, rappelons-le, une doctrine ultralibérale. Déjà dangereuse en soi, cette aggravation de la situation de la BNS serait d’autant plus dommageable que « Monnaie pleine » la rendrait seule responsable d’émettre de la monnaie, qui plus est « sans dette, (…) et cela par le biais de la Confédération ou des cantons ou en l’attribuant directement aux citoyens. » Donc, en cas de oui à « Monnaie pleine », un organe non élu, ne respectant ni l’équilibre des sexes, des régions linguistiques et des sensibilités politiques, que la Confédération n’aurait en outre pas le droit de contrôler, se verrait confier la tâche très importante de distribuer aux collectivités publiques et aux citoyens des sommes que l’on imagine colossales. Voilà qui ne serait pas du tout démocratique. En ce qui me concerne, c’est une raison supplémentaire de voter NON à cette initiative trompeuse et dangereuse.

Cela dit, et pour que les choses soient claires, je ne suis pas partisan d’une emprise trop importante de la politique sur la BNS. Celle-ci doit notamment pouvoir mener sa politique monétaire comme elle l’entend, notamment en choisissant les instruments les plus appropriés. Mais les objectifs qu’elles doit suivre, ce n’est pas à elle d’en décider, c’est aux élus, le cas échéant au peuple. En outre, la BNS doit rendre des comptes aux élus, notamment en justifiant ses décisions de politiques monétaires surtout, comme l’abandon du taux plancher, quand elles ont un impact désastreux sur l’économie et l’emploi.

05/03/2018

Créer des pauvres pour lutter contre la pauvreté ?

Lors des discussions à propos des nouvelles lignes de bus longue distance destinées à concurrencer les CFF à des conditions de qui relèvent de la sous-enchère, un argument m’a particulièrement frappé : « des transports à bas prix, c’est bon pour les pauvres, qui pourront enfin se déplacer sans se ruiner en billets de train ». L’argument est même venu d’une ancienne collègue syndicaliste, qui négociait avec les grandes enseignes du commerce de détails connues pour leurs très bas salaires, et à qui il ne serait jamais venu à l’idée (en tout cas à l’époque) de revendiquer des baisses de salaire pour le personnel des grandes surfaces, au motif que cela permettrait de « baisser les prix et rendrait donc service aux pauvres ». C’est vrai qu’à première vue, l’argument peut sembler pertinent. Il est vrai que le prix des transports publics est trop cher pour certains. D’aucun peuvent donc en tirer la conclusion qu’il faut le baisser en privilégiant les offres à bas coûts, quitte à pour cela générer une concurrence sauvage dont les autres prestataires de service public feront les frais. Mais cette argumentation – outre le fait qu’elle vient souvent de personnes qui se soucient comme d’une guigne des pauvres et de leur sort – est bancale pour deux raisons.

La concurrence dans le service public est une ânerie

Premièrement, la concurrence est destructrice en matière de service public et ne peut conduire qu’à des baisses de la qualité des prestations. En effet, si les CFF, soumis à une concurrence déloyale par ces bus longue distance, doivent baisser massivement leurs tarifs, ils diminueront probablement la qualité de leur prestations. Au risque de perdre des clients supplémentaires. Donc de perdre des recettes. Donc de devoir baisser encore plus les prestations, ce qui entraînera la perte de nouveaux clients et ainsi de suite. On retrouve bien là les vieilles recettes des ultralibéraux à propos du service public. Ils ont en effet bien compris que prôner frontalement libéralisations et privatisations n’a aucune chance de passer. La population a e public a en effet bien compris que c’était de très mauvaises idées – on a encore pu le constater ce week-end où plusieurs privatisations ont été balayées en vote populaire. Alors, les ultralibéraux attaquent indirectement : ils font tout pour rogner la qualité des prestations en privant les entreprises publiques de moyens, soit en coupant directement dans leur financement public, soit en les soumettant à une concurrence d’acteurs privés opérant à des conditions, notamment salariales, bien inférieures. Au final, la qualité du service public baisse, ce qui finit par justifier des libéralisations, au motif que « le privé fera mieux ». Et quand les privés ont réussi à gagner le marché et finissent par bénéficier d’un quasi-monopole, les prix remontent. Et tant pis pour les pauvres. Mais tant mieux pour les actionnaires.

Les bus longue distance en France illustrent d’ailleurs parfaitement ces résultats : le nombre d’acteurs a drastiquement diminué, ce qui génère des quasi-monopoles privés et de nombreuses villes de taille moyenne ne sont plus desservies par ces fameux « cars Macron », faute de rentabilité… une rentabilité qui semble d’ailleurs une chimère. Mais, parallèlement, le gouvernement s’apprête à massacrer la SNCF.

Créer des pauvres pour aider les pauvres ?

Pour faire face à la baisse des tarifs imposée par la concurrence déloyale des bus longue distances, les CFF pourraient aussi baisser leurs propres salaires pour éviter de baisser la qualité de leur prestations. On entrerait alors dans une pure logique de sous-enchère : l’entrée sur le marché d’un nouvel acteur qui casse les prix en baissant les salaires force tout le monde à revoir les salaires à la baisse pour rester concurrentiel.

Or baisser les salaires pour baisser le prix des prestations n’est jamais une bonne méthode pour réduire la pauvreté. Au contraire, en baissant les salaires, on diminue les rentrées fiscales et la consommation. L’Etat a moins de moyens, baisse ses propres prestations et salaires, investit moins. Les entreprises concernées font de même. Puis leurs fournisseurs. Et la conjoncture s’en ressent avec, au final, un marasme général et une augmentation de la pauvreté.

Dans la plupart des branches, personne, même pas le PLR pourtant si favorable aux bus longue distance, ne tolère la sous-enchère. En matière de transports, pourtant, il ne voit aucun problème. A croire que l’envie de libéraliser coûte que coûte pour satisfaire ses besoins idéologiques l’emporte sur toute autre considération.

Pour un service public abordable !

Il n’en demeure pas moins que, lorsqu’il n’est plus accessible à tous, par exemple parce que ses tarifs sont trop onéreux, le service public ne remplit plus son rôle. Alors, au lieu de faire croire aux moins bien lotis qu’ils vont pouvoir se déplacer plus facilement grâce à la sous-enchère des bus longue distances, il vaudrait mieux continuer à investir des moyens publics dans le service public, afin d’améliorer ses prestations ET de maintenir (ou de ramener) ses tarifs à des prix abordables. Car le service public, ce n’est pas uniquement rendre disponibles les prestations essentielles sur l’ensemble du territoire, même là où ce n’est pas rentable, c’est aussi un moyen de redistribuer les richesses en finançant par l’impôt (surtout payé par les plus riches) des prestations qui bénéficient à toute la population.

30/08/2008

Naomi Klein: la stratégie du choc – la montée d’un capitalisme du désastre

lastrategieduchoc.jpgL’auteure du best-seller «no logo» s’attaque à Milton Friedmann et à l’école de Chicago. Avec une thèse qui fait froid dans le dos. Ces ultralibéraux sont en effet conscients que leurs thèses ne peuvent qu’être impopulaires, tant elles visent à limiter l’Etat à une portion congrue et à rogner au maximum sa marge de manoeuvre, à privatiser le plus de services publics possibles (le mieux étant des les vendre à des multinationales), tâches régaliennes (notamment la sécurité publique) incluses et à jeter par dessus-bord législation de protection des travailleurs et assurances sociales. Puisqu’ils ne peuvent guère les imposer dans les urnes, ou dans ce cas devoir faire face à un mécontentement populaire justifié, ils en sont réduits à devoir profiter d’une «crise» ou d’un «choc» violent dont la principale qualité est de réduire à néant la capacité de réaction des élus et des populations, qui sont alors «mûrs» pour accepter, ou se faire imposer n’importe quoi. Une crise peut être une catastrophe naturelle, un bouleversement politique ou économique (p. ex. une crise monétaire), mais aussi une guerre, souvent un coup d’Etat. Après la crise, les néolibéraux pensent disposer d’une «page blanche» pour réformer l’Etat à leur manière. Et la crise a brisé toute résistance.

Et Naomi Klein de faire la liste des «crises» qui permirent d’imposer les thérapies de choc ultralibérales préconisée par l’école de Chicago (privatisation, libéralisation, ouvertures des marchés), souvent dans l’illégalité, voire la violence : Le Chili, où il fallu la dictature de Pinochet (Naomi Klein en profite pour brise le mythe du prétendu «miracle économique chilien» que l’on devrait à Pinochet, et à ses Chicago Boys) pour casser le modèle keynésien en train d’être mis en place. L’Argentine et sa junte. Mme Thatcher, qui profita de la guerre des Malouines pour imposer ses réformes néolibérales. L’Afrique du Sud et la fin de l’apratheid. La Russie et la Pologne et l’effondrement du communisme. Diverses crises monétaires, souvent provoquées par le FMI, infiltré jusqu’à la moëlle par l’école de Chicago. Le tsunami au Sri Lanka, dont on se servit pour exproprier les villages côtiers en vue d’y construire des complexes touristiques de luxe. L’ouragan Katrina, auquel ne purent faire face des services publiques déjà trop amaigris et une aide d’urgence privatisée qui se souciait surtout de rebâtir les beaux quartiers. Cet ouragan est d’ailleurs un excellent exemple de comment imposer la privatisation de l’éducation en servant d’une situation de crise: avant la tempête, la quasi-totalité des écoles étaient publiques. Après, presque toutes étaient des écoles privées subventionnées («à charte»).

Mais attendre la crise ne suffit plus, les nouvelles crises sont sciemment provoquées: la guerre en Irak, apogée de la guerre privatisée, en est un exemple frappant. La guerre moderne n’est plus nuisible à l’économie, au contraire. Elle permet de créer de nouveaux marchés: Armées privées, services logistiques aux armées, reconstruction, privatisation des anciens services d’Etat, mesures de sécurité intérieure. Sécurité que l’Etat, devenu trop svelte, n’est plus en mesure de garantir, pas plus que la reconstruction, d’ailleurs. Naomi Klein détaille certaines des entreprises qui gravitent autour des ministère de la défense: Halliburton, Blackwaters, etc. Et qui y sont parfois si bien implantées (leurs lobbyistes sont parfois ministres, Donald Rumsfeld étant l’exemple le plus connu) qu’elles s’en servent pour déclancher les guerres qui les nourriront de contrats.

Très bien documenté, «la stratégie du choc» comporte quelques citations qui font froid dans le dos. Ainsi, telle ministre de la junte argentine (Magruerite Feitlowitz, citée en page 138) qui justifie la torture et les assassinats dans l’idée de briser la résistance aux réformes économiques. Et tant pis si des innocents en sont morts. Ou tel Chicago boy (Sergio de Castro, cité en pages 138s) vantant la «fermeté» du général Pinochet. Ou John Williamson, économiste connu pour ses travaux en faveur de la création des institutions de Bretton Woods, pour qui «on peut se demander s’il y aurait lieu de songer à provoquer délibérément une crise pour supprimer les obstacles politiques aux réformes» (p. 310). Ou Michael Bruno, économiste en chef à la banque mondiale, pour qui les organisations internationales ne devraient pas se contenter d’attendre les crises pour en profiter, mais supprimer l’aide à titre préventif afin qu’elles s’accélèrent (p. 314).

La croisade néolibérale n’est pas prête à prendre fin. Le secrétariat d’Etat étasunien à la défense a créé un bureau de la reconstruction et de la stabilisation (office of reconstruction and stabilization), qui paie des entreprises pour élaborer des plans de reconstruction tous prêts, pour les pays auxquels Oncle Sam prévoit de s’en prendre, l’Iran, le Vénézuéla, etc. Les pré-contrats sont déjà signés. Un nouveau modèle de guerre et de reconstruction privatisée semble prendre forme. Et puisque la guerre semble, contrairement à ce qui se passait il y à quelques années, au moins aussi profitable à l’économie mondiale que la paix, il n’y a plus aucun scrupule à avoir.

Le livre de Naomi Klein comporte quelques défauts. Il s’égare parfois dans des digressions inutiles et se perd quelques fois dans les détails. Mais il n’en demeure pas moins une lecture indispensable. En tout cas à tous ceux qui croient en l’Etat et la démocratie. Une lecture en forme d’avertissement.

Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud – Leméac 2008 (The schock doctrine, Toronto 2007), 670p.