14/12/2021

Avenir.suisse et la liberté… de dire des âneries

Les fournisseurs de substances psychotropes des apprentis sorciers d’Avenir.suisse ont encore frappé. Et ils n’y sont pas allé de main morte sur les psilocybes. Cette fois, la machine de propagande d’une poignée de grandes entreprises nous a pondu un « indice de liberté » des cantons. Il suffit de se pencher sur les indicateurs qui constituent cet indice pour 1. rire un bon coup (on en a bien besoin) et 2. leur conseiller de prendre des vacances (ils en ont bien besoin). Voyons-un peu.

Voici quelques-uns des points qu’il faut remplir pour être bien classé à « l’indice de la liberté » :

  • Libre choix de l’école. Pour avenir.suisse, la liberté, c’est de mettre ses enfants dans une école coranique ou de verser des subventions publiques aux internats sélects.
  • Juges non-professionnels. Depuis quand on est plus libre quand c’est un non-juriste qui tranche les différends juridiques ?
  • Pas d’interdiction de races canines, ni d’obligation de détenir une licence pour en posséder un chien dangereux. Vive la liberté de se faire mordre par un molosse ! Et vive la liberté de lâcher son molosse sur son prochain !
  • Le moins de conventions collectives de travail étendues possible. Moi qui croyais qu’avenir.suisse défendait la concurrence loyale. Or, moins de CCT étendues, c’est plus de sous-enchère salariale, dont une concurrence qui ne fait pas sur la qualité des prestations. Pas très libéral, tout ça.
  • Le moins d’interdiction de fumer dans les lieux publics possible. Visiblement, avenir.suisse apprécie le fédéralisme, sauf lorsque les cantons prennent des mesures plus drastiques que la Confédération pour protéger la santé publique de leurs habitant-e-s.

Au rayon des bêtises, on trouve encore quelques citations qui ne se fondent sur rien du tout. Ni faits, ni littérature scientifique, ni même l’avis des voyants-astrologues de la rubrique des petites annonces :

  • « La proportion d’employés du secteur public est un indicateur de la présence de l’Etat dans l’économie. Plus elle est élevée plus l’activité de l’économie privée est limitée et donc plus le score du canton est bas dans l’indice de liberté. » Foutaises. On en reparlera quand un employé d’avenir.suisse sera sur une liste d’attente pour un lit d’hôpital ou téléphonera aux forces de l’ordre et tombera sur le répondeur.
  • « Dans une économie de marché il est essentiel que les marchés du travail soient flexibles afin que l’équilibre entre offre et demande soit atteint. » Même l’OCDE a échoué à démontrer la véracité de cette affirmation. Ce n’est pas en la répétant qu’elle deviendra vraie.
  • « Un budget public équilibré constitue un prérequis fondamental pour la liberté d’action économique et sociale d’un canton et de ses citoyens : moins les finances publiques sont équilibrées moins il y a de points dans l’indice de liberté d’Avenir Suisse. » On en reparlera quand les entreprises que prétend défendre avenir.suisse auront besoin de financement public. Pour la recherche et l’innovation, par exemple. Ou en cas de pandémie. Ou de crise financière.

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas comme si avenir.suisse était un vrai défenseur de la liberté. Au contraire, plusieurs de ses propositions récentes visent à restreindre nos libertés et notre libre-arbitre, par exemple :

  • Limiter les droits populaires: la liberté du peuple de refuser les mauvaises idées ou de faire de nouvelles propositions vaut visiblement moins que la liberté d’avenir.suisse d’imposer ses vues sans qu’on puisse les contester.
  • Confier la fixation du niveau des rentes du deuxième pilier à des experts au lieu du parlement et du peuple : c’est la version 2.0 de la proposition précédente, souvent appelée « dépolitisation ». Visiblement, avenir.suisse juge que la population et ses élus n’a pas assez de libre-arbitre pour prendre des décisions lorsque l’intérêt de ses mandants est en jeu.
  • Coupler smartvote au vote électronique : Là encore, comment prétendre qu’on défend le libre-arbitre quand on propose de déléguer le droit de vote à des algorithmes?

Belles fêtes de fin d’années à toutes et tous !

15/08/2019

Les algorithmes votent à la place des citoyens : un cauchemar signé avenir.suisse

Récemment, avenir.suisse, qui nous avait plutôt habitué à son mépris pour la démocratie tant directe que parlementaire, a publié un document sur la démocratie directe numérique. J’ai d’ailleurs déjà abordé leurs fadaises à propos du vote électronique. Mais une lecture attentive d’une de leurs propositions passée inaperçue fait autrement plus froid dans le dos que les grandes lignes dont ont parlé les médias. En effet, une de leurs propositions n’est rien de moins que la réalisation d’une des pires dystopies qui soit : le remplacement due la volonté populaire par celles des algorithmes. Oh, bien sûr, la boîte à idée néolibérale ne le dit pas comme ça. Mais, au détour de ses fariboles sur le vote électronique, on trouve un paragraphe inquiétant (p. 64) : la généralisation du e-voting doit permettre « d’intégrer [les] plateformes d’aide au vote dans l’architecture de vote électronique ». Et ce pour favoriser la transparence ( ?) et la simplicité ( ?). Cela ne signifie en réalité rien de moins que l’intégration des systèmes (dont j’ai déjà abondamment parlé) comme « smartvote » ou « vimentis » directement dans les bulletins de vote électronique. Et donc de faire en sorte que les électeurs votent directement comme le leur suggère smartvote et consorts, en un clic. Certes, c’est déjà possible à l’heure actuelle, à condition de recopier les suggestions de vote à la main. Mais cette étape est cruciale. Car n’en déplaise aux technoturbos, écrire quelque chose à la main force à y réfléchir à deux fois. Alors que si le système de vote lui-même permet, voire suggère de voter comme smartvote et que c’est facile, l’incitation sera forte de remplir le questionnaire, puis de se fier aveuglément à ses recommandations. Un clic et hop, devoir civique accompli !

Mais où est le problème, me direz-vous ? Ne devrais-je pas faire confiance au libre arbitre des citoyens comme au savoir-faire de smartvote et laisser les gens voter comme bon leur semble (et tant pis si c’est un algorithme qui décide à leur place) ? Et bien non, et ce pour deux raisons.

Smartvote = fadaises

La première raison est le manque de sérieux de smartvote, vimentis et consorts. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer dans de nombreux billets, les questions posées par ces plateformes d’aide au vote sont tout sauf sérieuses. Souvent, elles mélangent les sujets ou ne donnent un aperçu que très partiels de dossiers très complexes. Souvent, elles sont contradictoires. Souvent ce ne sont que des généralités à des lieues des nuances que recèle tout choix politique. Bref, voter en se fiant à smartvote revient à tirer au sort une poignée de candidats dans une liste ou à jouer son oui ou son non à pile ou face (éventuellement s’abstenir si la pièce reste sur la tranche). Par ailleurs, un algorithme de recommandation de vote n’est rien d’autre qu’une escroquerie, car il prétend objectiviser un choix qui est forcément subjectif. Et qui est par ailleurs si complexe qu’il est tout bonnement impossible à résumer en une seule question à laquelle il faut répondre par oui, non ou plutôt oui/non. Certes, au final, lors d’une votation, il faut toujours répondre par oui, non ou abstention. Mais la question ne fait jamais deux lignes. Un projet soumis au vote des élus et du peuple peut compter plusieurs dizaines, voire centaines de pages. Et si l’on hésite, il n’est pas possible de répondre par « plutôt » comme chez smartvote.

Pas de décisions algorithmiques !

Mais c’est surtout la deuxième raison qui est la plus cruciale. En se fiant aux recommandations de smartvote et consorts, l’électeur ne décide plus rien. Il obéit à un algorithme. Un algorithme dont il ne sait rien. Ni de sa conception, ni de son fonctionnement. Et d’ailleurs, les lui expliquerait-on qu’il n’y comprendrait rien (j'avoue être dans ce cas). Il est en outre impossible de savoir si l’algorithme « de recommandation de vote » ne favorise pas un parti politique ou un certain type de candidats plutôt que d’autres, par exemple en posant plus de questions sur un thème en particulier que sur d’autres thèmes certes cruciaux pour l'avenir du pays, mais plus difficiles à résumer en petites questions à la mode smartvote. Ainsi, un questionnaire qui contiendrait beaucoup de questions sur la protection de l’environnement favoriserait nettement certains partis. Et d’autres si ces questions portent majoritairement sur l’immigration ou l’intégration européenne. Et même si le questionnaire est équilibré au niveau des thèmes, rien n’indique qu’un de ses concepteurs n’a pas falsifié l’algorithme pour qu’il favorise les candidats du bord politique qui a sa préférence en les faisant remonter dans le classement, peu importe leurs réponses. Ou qu’une erreur de programmation ne n'entraîne la même conséquence. Dans tous les cas, il est impossible d’en avoir le cœur net, les algorithmes de smartvote et consorts n’étant pas publics.

Quoi qu’il en soit, cette proposition d’avenir.suisse ouvre la porte au remplacement par des algorithmes de la libre décision des électeurs, donc à la mort pure et simple de la démocratie. Cette proposition est dans la droite ligne de ses précédentes propositions anti-démocratiques comme son soutien au frein à l’endettement (un algorithme qui décide à la place des élus et du peuple), le remplacement des décisions politiques (donc des élus et du peuple) par des décisions « d’experts » ou des mécanismes automatiques d’augmentation de l’âge de la retraite ou de baisse des rentes (encore des algorithmes). Derrière ces propositions se cache en réalité une volonté de priver les gens de leur libre-arbitre, en tout cas de restreindre les sujets sur lesquels ils peuvent donner leur avis. Et même si telle n’est pas la volonté d’avenir.suisse (laissons leur le bénéfice du doute), c’est en tout cas la conséquence de leurs propositions. Bref, tout cela est fort peu libéral.

*  *  *

J’aurai, comme lors des dernières élections, l’occasion de revenir sur les questions de smartvote et consorts. Mais pour cela, il faudra que je remplisse ces questionnaires d’abord (il faudra attendre le 20 août pour m’y mettre…). Donc, stay tuned !