05/09/2019

Une analyse critique de « smartvote » version 2019 (1/2)

Celles et ceux qui me lisent régulièrement savent que je n’aime pas trop le site de recommandation électorale « smartvote ». Ce site prétend vous aider à trouver les candidats qui vous correspondent le plus. Il est adoré par les médias, qui peuvent reprendre ses jolis graphiques colorés en forme de toile d’araignée (« smartspider »), comparer les réponses des candidats et des partis ou débusquer ceux qui ont un avis divergent, le tout sans beaucoup se fatiguer, car il n’y a qu’à repomper les analyses livrées clef en main par l’algorithme. Les articles à son sujet sont souvent exempts de toute once d’esprit critique, en témoigne ce récent reportage de « RTS on en parle ».

Pourtant, je l’ai démontré à maintes reprises, smartvote se caractérise surtout par le manque total de sérieux de ses questions. Certes, leur postulat de simplifier les enjeux politiques pour les rendre accessibles est louable. Mais à trop simplifier, on finit par tomber dans le simplisme. Et l’on oublie que des enjeux complexes exigent toujours des réponses précises. Ce que la population est parfaitement à même de faire, elle qui se prononce plusieurs fois par an sur des projets aussi variés que complexes. Ainsi, lors des précédentes élections (fédérales 2015 et 2011, cantonales 2007), j’avais montré que les questions sont souvent erronées pour qui connaît le sujet, voire contradictoires.

Smartvote écoute certaines critiques

Pour la cuvée 2019, le premier constat est plutôt réjouissant. Smartvote a tenu compte de certaines de mes critiques et adapté certaines questions. Ainsi, sa grossière erreur sur le salaire minimum a été corrigée. Quant à sa question « faut-il augmenter ou baisser les dépenses publiques », smartvote a compris que l’on pouvait être pour augmenter certaines dépenses tout en souhaitant en baisser d’autres. La question a désormais été remplacée par plusieurs questions sectorielles. Enfin, il est enfin possible de s’abstenir de répondre, ce qui est fort pratique vu la façon pour le moins alambiquée dont sont tournées certaines questions.

Smartvote, c’est pas plus sérieux qu’avant

Mais cela ne veut pas dire que l’outil serait devenu sérieux. Au contraire. Certains problèmes persistent, et pas des moindres. Le premier est le déséquilibre total des thèmes. On constate que certains thèmes très importants sont négligés, alors que d’autres sont surreprésentés. Pour s'en convaincre, examinons le nombre de questions par thème:

  • AVS, LPP : 2 questions
  • Aide sociale : 1 question
  • Politique familiale : 2
  • Logement : 1
  • Santé : 5
  • Formation : 4 (surtout sur des questions purement cantonales)
  • Migration et intégration : 6
  • Société et éthique, y compris droit des personnes LGBTQ, procréation médicalement assistée, euthanasie, égalité homme femmes (une seule question !) : 5
  • Finances et fiscalité : 4
  • Economie et travail (y compris service public) : 6
  • Digitalisation (un des thèmes les plus importants du moment) : 2 et rien sur la protection des données…
  • Environnement et énergie : 10
  • Institutions (dont e-voting) : 3
  • Sécurité et armée : 5
  • Politique internationale et droit humains : 4

Bref, difficile de se faire une idée fiable de ce que pensent vraiment les candidats avec des thèmes aussi déséquilibrés. Il serait d’ailleurs intéressant de tester si ce déséquilibre des thèmes (notamment les thématiques liées à l’environnement) ne favorise ou ne défavorise pas un bord politique en particulier, ce qui écornerait la prétendue neutralité qu’affiche smartvote.

D’énormes lacunes

Mais c’est surtout au niveau des thèmes qui manquent à l’appel que les lacunes de smartvote sont criantes. Plusieurs sujets pourtant décisifs pour l’avenir du pays sont totalement absents du questionnaire. Et quand on questionne smartvote sur le sujet, ils répondent… qu’il n’y avait tout simplement pas assez de place. Peut-être l’équipe de smartvote finira-t-elle par comprendre que la politique fédérale est beaucoup trop subtile et complexe pour être résumée en 75 questions seulement, même si le questionnaire porte le qualificatif élogieux de « deluxe ».

Voici quelques thèmes d’une actualité brûlante qui n’ont pas trouvé grâce aux yeux des concepteurs du questionnaire : Harcèlement sexuel et définition du viol (il fallait le faire en pleine période #metoo…), Franc fort et interventions de la BNS, droits des consommateurs, interdiction du glyphosate, réduction des prestations de la LAMal (comme la suppression du libre choix du médecin), fin de l’obligation de s’assurer (j’y reviendrai), accord-cadre avec l’UE (mais comment oublier un sujet comme celui-ci en ce moment ???), protection contre la sous-enchère salariale (« mesures d’accompagnement »), initiative « 99% », stress au travail, taxe sur le transport aérien, baisse des rentes AI pour les parents, soutien aux proches-aidants, réforme de l’imposition de la valeur locative, protections des locataires (plusieurs propositions de l’UDC et du PLR sont en discussion…), flexibilisation du droit du travail. La lacune la plus criante concerne le sujet le plus débattu ces jours : l’accord de libre-échange avec le Mercosur. Pourtant, il serait vraiment trèèèèèèès intéressant de savoir ce qu’en pensent les candidats. Notamment ceux qui prétendent défendre l’agriculture… mais finissent toujours par la sacrifier sur l’autel du libéralisme économique et du « moins d’Etat ».

J’aurais l’occasion de revenir en détails sur certaines questions dans un billet ultérieur.

15/08/2019

Les algorithmes votent à la place des citoyens : un cauchemar signé avenir.suisse

Récemment, avenir.suisse, qui nous avait plutôt habitué à son mépris pour la démocratie tant directe que parlementaire, a publié un document sur la démocratie directe numérique. J’ai d’ailleurs déjà abordé leurs fadaises à propos du vote électronique. Mais une lecture attentive d’une de leurs propositions passée inaperçue fait autrement plus froid dans le dos que les grandes lignes dont ont parlé les médias. En effet, une de leurs propositions n’est rien de moins que la réalisation d’une des pires dystopies qui soit : le remplacement due la volonté populaire par celles des algorithmes. Oh, bien sûr, la boîte à idée néolibérale ne le dit pas comme ça. Mais, au détour de ses fariboles sur le vote électronique, on trouve un paragraphe inquiétant (p. 64) : la généralisation du e-voting doit permettre « d’intégrer [les] plateformes d’aide au vote dans l’architecture de vote électronique ». Et ce pour favoriser la transparence ( ?) et la simplicité ( ?). Cela ne signifie en réalité rien de moins que l’intégration des systèmes (dont j’ai déjà abondamment parlé) comme « smartvote » ou « vimentis » directement dans les bulletins de vote électronique. Et donc de faire en sorte que les électeurs votent directement comme le leur suggère smartvote et consorts, en un clic. Certes, c’est déjà possible à l’heure actuelle, à condition de recopier les suggestions de vote à la main. Mais cette étape est cruciale. Car n’en déplaise aux technoturbos, écrire quelque chose à la main force à y réfléchir à deux fois. Alors que si le système de vote lui-même permet, voire suggère de voter comme smartvote et que c’est facile, l’incitation sera forte de remplir le questionnaire, puis de se fier aveuglément à ses recommandations. Un clic et hop, devoir civique accompli !

Mais où est le problème, me direz-vous ? Ne devrais-je pas faire confiance au libre arbitre des citoyens comme au savoir-faire de smartvote et laisser les gens voter comme bon leur semble (et tant pis si c’est un algorithme qui décide à leur place) ? Et bien non, et ce pour deux raisons.

Smartvote = fadaises

La première raison est le manque de sérieux de smartvote, vimentis et consorts. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’expliquer dans de nombreux billets, les questions posées par ces plateformes d’aide au vote sont tout sauf sérieuses. Souvent, elles mélangent les sujets ou ne donnent un aperçu que très partiels de dossiers très complexes. Souvent, elles sont contradictoires. Souvent ce ne sont que des généralités à des lieues des nuances que recèle tout choix politique. Bref, voter en se fiant à smartvote revient à tirer au sort une poignée de candidats dans une liste ou à jouer son oui ou son non à pile ou face (éventuellement s’abstenir si la pièce reste sur la tranche). Par ailleurs, un algorithme de recommandation de vote n’est rien d’autre qu’une escroquerie, car il prétend objectiviser un choix qui est forcément subjectif. Et qui est par ailleurs si complexe qu’il est tout bonnement impossible à résumer en une seule question à laquelle il faut répondre par oui, non ou plutôt oui/non. Certes, au final, lors d’une votation, il faut toujours répondre par oui, non ou abstention. Mais la question ne fait jamais deux lignes. Un projet soumis au vote des élus et du peuple peut compter plusieurs dizaines, voire centaines de pages. Et si l’on hésite, il n’est pas possible de répondre par « plutôt » comme chez smartvote.

Pas de décisions algorithmiques !

Mais c’est surtout la deuxième raison qui est la plus cruciale. En se fiant aux recommandations de smartvote et consorts, l’électeur ne décide plus rien. Il obéit à un algorithme. Un algorithme dont il ne sait rien. Ni de sa conception, ni de son fonctionnement. Et d’ailleurs, les lui expliquerait-on qu’il n’y comprendrait rien (j'avoue être dans ce cas). Il est en outre impossible de savoir si l’algorithme « de recommandation de vote » ne favorise pas un parti politique ou un certain type de candidats plutôt que d’autres, par exemple en posant plus de questions sur un thème en particulier que sur d’autres thèmes certes cruciaux pour l'avenir du pays, mais plus difficiles à résumer en petites questions à la mode smartvote. Ainsi, un questionnaire qui contiendrait beaucoup de questions sur la protection de l’environnement favoriserait nettement certains partis. Et d’autres si ces questions portent majoritairement sur l’immigration ou l’intégration européenne. Et même si le questionnaire est équilibré au niveau des thèmes, rien n’indique qu’un de ses concepteurs n’a pas falsifié l’algorithme pour qu’il favorise les candidats du bord politique qui a sa préférence en les faisant remonter dans le classement, peu importe leurs réponses. Ou qu’une erreur de programmation ne n'entraîne la même conséquence. Dans tous les cas, il est impossible d’en avoir le cœur net, les algorithmes de smartvote et consorts n’étant pas publics.

Quoi qu’il en soit, cette proposition d’avenir.suisse ouvre la porte au remplacement par des algorithmes de la libre décision des électeurs, donc à la mort pure et simple de la démocratie. Cette proposition est dans la droite ligne de ses précédentes propositions anti-démocratiques comme son soutien au frein à l’endettement (un algorithme qui décide à la place des élus et du peuple), le remplacement des décisions politiques (donc des élus et du peuple) par des décisions « d’experts » ou des mécanismes automatiques d’augmentation de l’âge de la retraite ou de baisse des rentes (encore des algorithmes). Derrière ces propositions se cache en réalité une volonté de priver les gens de leur libre-arbitre, en tout cas de restreindre les sujets sur lesquels ils peuvent donner leur avis. Et même si telle n’est pas la volonté d’avenir.suisse (laissons leur le bénéfice du doute), c’est en tout cas la conséquence de leurs propositions. Bref, tout cela est fort peu libéral.

*  *  *

J’aurai, comme lors des dernières élections, l’occasion de revenir sur les questions de smartvote et consorts. Mais pour cela, il faudra que je remplisse ces questionnaires d’abord (il faudra attendre le 20 août pour m’y mettre…). Donc, stay tuned !

06/08/2019

avenir.suisse nous refait le coup de la « génération Z » et du vote électronique

Voilà un soutien dont le vote électronique se serait bien passé. Alors que la Confédération vient d’y renoncer pour les prochaines élections fédérales, que La Poste/Scytl abandonnent leur système pour des raisons de sécurité, que les Cantons commencent à se rendre compte que cela va terminer en coûteux fiasco et que la publication des rapports d’audit mandatés par la Chancellerie fédérale confirme que ce n’est pas du tout au point, voilà que la boîte à idées néolibérale (ou ultralibérale, je ne sais plus trop) avenir.suisse publie un plaidoyer pour la « démocratie directe numérique » qui prône sa généralisation. Arguant que le vote électronique « renforcerait la démocratie » (rires enregistrés), que ce serait « sûr » (rires enregistrés), plus sûr même que le vote traditionnel sur papier (énormes éclats de rires enregistrés) et que… roulement de tambour… cela permettrait d’éviter que la « génération Z », (enfin, les millenials, quoi) ne se détourne des urnes. Car c’est bien connu, cette fameuse « génération » ne vit que par le numérique et ne veut que du numérique.

Alors celle-là, ça faisait longtemps qu’on ne l’avait plus entendue. En effet, si, lors de ses débuts, le vote électronique était vendu comme « le » moyen de faire voter les jeunes (comme c’était il y a plus de 10 ans, on ne parlait pas encore de « génération Z »), cela fait belle lurette que plus aucun partisan du e-voting ne promet une hausse de la participation grâce à cet outil. Car les faits démontrent que ce n’est pas le cas. Cela a été maintes fois investigué et rappelé : le vote électronique ne permet pas d’augmenter la participation. Désormais, avenir.suisse mise à part, plus aucun partisan n’utilise cet argument. La plupart ne vendent désormais plus le vote électronique que pour certains publics-cible, comme les Suisses de l’étranger.

Bref, avenir.suisse arrive comme la grêle après la vendange. En outre, elle fait montre de son manque habituel de sérieux. D’ailleurs, il est piquant de constater que ce manque crasse de sérieux est justement révélé par la méthode qu’emploie avenir.suisse pour faire croire que ses propositions sont sérieuses : les notes de bas de pages et les références scientifiques. C’est vrai que ça en jette, ces références. Et cela confère un vernis de sérieux indéniable à n’importe quelle publication, fût-elle issue des délires psychédéliques d’une bande d’allumés biberonnés d’idéologie ultralibérale (à moins que ce ne soit néolibérale). Or, dans le document d’avenir.suisse qui prône le vote électronique, le passage consacré à la « génération Z » (cf. p. 59) ne contient presque pas de référence. Et la seule qu’on y trouve est une référence… à une publication qui démontre que le vote électronique n’augmente pas la participation des jeunes, même ceux de la classe d’âge que certains appellent « génération Z ». Les propositions d’avenir.suisse en matière de vote électronique ne reposent donc sur rien… si ce n’est des faits qui démontrent justement qu’elles ne valent rien.

Il faut d’ailleurs relever que cette fameuse « génération Z » n’existe pas (ce n’est qu’un concept marketing – re-pan dans le sérieux d’avenir.suisse !). En outre, si on considère la classe d’âge des jeunes nés aux alentours de l’an 2000 (même sans en faire une « génération » aux intérêts et objectifs homogènes), on constate notamment qu’ils souffrent de la fracture numérique comme les autres générations, certains étant même au bord de l’illettrisme numérique. Voilà pour les besoins des « jeunes » en matière de vote électronique.

Dernier point à propos des propositions d’avenir.suisse sur le vote électronique (en tout cas pour l’instant, car ce papier contient tellement de bêtises que j’y reviendrai, promis !) : la boîte à idées y vante les mérite de la « vérifiabilité individuelle », le nouveau machin qui, promis-juré, doit rendre le vote électronique sûr. Or, le JOUR AVANT LA PARUTION DES PROPOSITIONS d’avenir.suisse, la Chancellerie fédérale a publié les rapports d’audit du e-voting, lesquels concluent que cette fameuse « vérifiabilité » ne peut pas être démontrée et n’a pas été assez investiguée (cf. cette excellente analyse en allemand). Bref, à nouveau, avenir.suisse base ses propositions sur du vent.