18/09/2012

Dérégulation des horaires de travail: fuite en avant

Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre, dit le dicton. C’est un peu la situation dans laquelle se trouve la majorité bourgeoise du Parlement fédéral, qui n’a de cesse de vouloir prolonger les horaires de travail dans le commerce de détail (et dans les branches qui en dépendent: logistique, sécurité, nettoyage, etc.), malgré une volonté populaire contraire clairement et régulièrement exprimée. Ainsi, quelques mois à peine après le refus cinglant des zurichois (70% de non) de libéraliser tous les horaires d’ouverture et le net rejet des lucernois (55%) de prolonger l’ouverture des commerces de «seulement»… une heure le samedi après-midi, la majorité du Conseil des Etats a accepté sans état d’âmes la nouvelle étape de la stratégie du salami visant à libéraliser petit à petit tous les horaires de travail: la motion «Lombardi».

Cette fois, c’est la faute du Franc fort

La motion Lombardi (PDC/TI) souhaite harmoniser (à la hausse, bien sûr), tous les horaires d’ouverture dans tous le pays, foulant au passage aux pieds le fédéralisme, qui veut que les questions de police du commerce relèvent de la compétence des cantons. Cette motion vise à prolonger tous les horaires de travail du commerce de détail de plusieurs heures par jour. Peu importe qu’il s’agisse d’une branche aux conditions précaires.

Les arguments avancés témoignent autant du mépris que de la méconnaissance des réalités de la branche. Voyons un peu:

  • «C’est pour contrer les effets du Franc fort». Il est vrai que le commerce de détail vit des heures difficiles à cause de la surévaluation du Franc. Mais ce ne sont pas des horaires d’ouverture prolongés qui amélioreront la situation, car ce n’est pas à cause des horaires que les gens vont faire leurs courses au-delà de la frontière. C’est tout simplement parce que les prix y sont plus bas. Même si les magasins suisses pouvaient ouvrir n’importe quand, les consommateurs d’ici n’y auraient aucun intérêt, car ils continueraient à payer beaucoup plus cher. Et même si les commerces frontaliers avaient des horaires moins larges qu’en Suisse, les clients iraient quand même, attirés par les prix. Utiliser des arguments aussi mal ficelés montre que les partisans de la prolongation des horaires de travail commencent à être… à court d’arguments!
  • «On ne prolonge pas les horaires de travail, on les décale d’une ou deux heures et les employés de la vente auront congé entre-temps». Cet argument montre le peu de connaissance qu’ont les partisans de la dérégulation des vraies conditions de travail dans le commerce de détail. S’ils s’y intéressaient un peu (au lieu de considérer la protection de la santé des travailleurs comme de la «bureaucratie absurde»), ils constateraient que prolonger les horaires a pour effet de prolonger le temps que les salariés de la vente doivent mettre à disposition de leur employeur, sans forcément être payés à plein tarif, car il s’agit souvent de travail sur appel. En outre, on constate que ceux qui doivent assumer des horaires prolongés ne sont pas de «pauvres étudiants en manque de bourses d’étude», mais les travailleurs habituels du secteur, qui n’y font pas qu’une carrière limitée la durée des études.
  • «Ma proposition ne vise pas à prolonger tous les horaires, c’est juste une adaptation raisonnable…». Qu’il se nomme Lüscher, Buttet, Wasserfallen ou Lombardi, tout auteur d’une proposition visant à prolonger les horaires de travail vous jurera la main sur le cœur qu’il n’a pas l’intention de les prolonger tous, ni de créer une société du 24h/24. Foutaises! Quand on examine la chose de plus près, on constate qu’un Buttet vote sans scrupules l’initiative Lüscher (tout en déplorant par anticipation ses effets sur les «petits commerces des régions périphériques»…), qu’un Lüscher appelle de ses vœux à la tribune du Conseil national une libéralisation totale des horaires (qu’il a d’ailleurs soutenu en co-signant la motion Wasserfallen) et qu’un Lombardi accepte lui aussi l’initiative Lüscher (qui vise à augmenter le travail de nuit et du dimanche), tout en jurant ses grands dieux que sa propre proposition ne touche ni au repos nocturne, ni au repos dominical. Bref, une belle brochette d’hypocrites.

La fuite en avant a tout de même du bon

Cette multiplication de proposition pour prolonger petit à petit tous les horaires de travail a toutefois un mérite: il sera impossible de berner le peuple. Au moment de se prononcer sur chacune de ces propositions, ils les remettra dans leur contexte et les refusera aussi parce que chacune d’entre elles est un pas supplémentaire vers la dérégulation totale.

 

04/11/2011

Echoppes de stations-service: Pourquoi une consultation si l’on ne tient pas compte de ses résultats?

L’initiative Lüscher (PLR/GE), qui réclame la libéralisation totale des horaires d'ouverture des échoppes (ou shops) de station-services, est une tranche de salami supplémentaire dans la stratégie qui vise à lever petit à petit l’interdiction de travailler la nuit et le dimanche. Ses partisans, comme toujours, tentent de minimiser son impact en prétendant qu’il ne s’agit que de «rendre service aux consommateurs» en traduisant dans la loi ce qui serait «entré dans les mœurs depuis longtemps». Mais les résultats de la consultation fédérale sur cette initiative démontrent que le front du refus est bien trop large pour qu’on puisse décemment prétendre qu’il s’agit de «simplement s’adapter à l’évolution de la société».

Parmi les opposants à la libéralisation, on trouve bien entendu les syndicats, les partis de gauche et les Églises, traditionnels défenseurs du repos nocturne et dominical. La plupart des cantons se joignent à leur refus. Mais il y a aussi les organisations de petits commerçants et des cafetiers-restaurateurs. Elles refusent ce qu’elles considèrent à juste titre comme une concurrence déloyale: en effet, selon la proposition Lüscher, les échoppes de stations-services pourraient vendre n’importe quoi à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, y compris le dimanche. Les médecins du travail, les inspecteurs et inspectrices du travail ainsi que la FMH (Fédération des médecins suisses) sont également opposés à cette libéralisation, car elle fait peser un gros risque sur la santé des travailleurs et travailleuses concernés. On sait en effet que le travail de nuit peut causer des troubles cardiaques, du sommeil, de la digestion et, c’est une étude récente qui l’affirme, peut doubler le risque de sclérose en plaque chez les jeunes. Les organisations de jeunesse et les milieux de la prévention contre les dépendances combattent aussi la proposition Lüscher, au nom de la protection contre la surconsommation de boissons alcoolisées, qui représentent une bonne partie du chiffre d’affaires nocturne de ces «shops». Enfin, des organisations environnementales craignent une augmentation des nuisances dues au trafic motorisé généré par la clientèle des stations-services.
Malheureusement, la majorité de la Commission de l’économie et des redevances (CER) du Conseil national a choisi d’ignorer purement et simplement les résultats de la consultation qu’elle avait elle-même lancée ! Elle propose au plénum d’entériner ce pas supplémentaire vers une libéralisation totale des horaires d’ouverture de tous les commerces. La prochaine tranche de salami est d’ailleurs en passe d’être coupée, car le Conseil national a déjà accepté la motion Hutter (PLR/ZH), selon laquelle les cantons pourraient, lorsqu’ils fixent les horaires d’ouverture des magasins sur leur territoire, ignorer la législation fédérale sur la protection de la santé des travailleurs et travailleuses.
Le Conseil national doit donc prendre connaissance des résultats de cette consultation, c’est-à-dire de la forte opposition manifestée, et donner la priorité à la protection de la santé et de la vie privée des travailleurs et travailleuses concernés, plutôt qu’aux profits des marchands d’essence.